Chapitre 2 : Errance et coupure de presse inattendue 



Pour l’heure, le n° 29 rue des étangs noirs étaient ébranlés par un air languissant de hip-hop jazz, crachoté par la machinerie d’un chronographe. Déniché dans les plus grands des hasards dans l’un des cartons, je me questionnais encore sur l’apparition de cette sorcellerie. En premier, parce que malgré mon imagination fertile, concevoir Everett écouter cette mélodie dépassait toute forme d’entendement. En second lieu, parce qu’il était probablement anachronique de trouver du hip-hop jazz sur un chronographe.

Comme hypothèse, je supposais qu’il s’agissait d’une de ses trouvailles qu’il avait dénichée lors de ses voyages du monde, avant l’époque d’Oblivion. Peut-être avait-il un ami qui possédait l’une de ses capacités magiques pour créer ce genre d’authenticité ? Je devais absolument le questionner à ce sujet. – Comme bien d'autres choses qui se trouvaient à l’intérieur de cette bâtisse. Nous y étions depuis mes quatre ans et des bibelots et engins innombrables s’amonçaient ici et là. Everett était un passionné d’histoire et collectionnait toute sorte d’antiquité. Ce qui décuplait son enthousiasme et le rendait expert en la matière c’était le don magique qu’il possédait. – D’un simple toucher, il avait le loisir d’en faire parler les lieux, les fondations se mettaient à lui livrer leurs propres mémoires.

Par cette capacité, il avait passé une majorité de sa jeunesse à l’intérieur de divers châteaux et palais, prompt à dévoiler l’Histoire avec un grand H de nos royautés et noblesses sorcières passées. A l’époque, cela avait fait de lui un professeur incroyable dans l’une des académies sorcières du pays. Pendant plusieurs années, il avait participé à une émission radiophonique qui y déclamer quelques sujets historiques. « Mystère d'histoire sorcière » avait connu son lot de popularité et pour bien des vieilles familles sorcières, il s’agissait d’un moment privilégié et attendu avec impatience chaque semaine.

- Miss ?

Ma silhouette se contorsionnait, quelques livres entre les mains, pour voir apparaitre le visage d’un enfant. Il détenait de grosses joues et des boucles brunes sur sa tête qui lui offrait encore un air de poupon. Fergus, l’enfant des voisins qui, selon moi, avait tendance à beaucoup trop traîner ici lorsqu’il avait du temps libre. J’essayais de le chasser à chacune de ses venues mais Everett semblait apprécier son maraudage.

- Je peux avoir du café ?

J’arquais un sourcil, glissant quelques livres dans l’un des rayonnages.

- Absolument dans tes rêves. C’est réservé aux grandes personnes !

- T’en es pas une.

- Toi non plus.

Un ô de surprise agitait ses lèvres.

- woh…c’est le bazar ici. Tu fais quoi ?

- Rien qui te concerne, en tout cas.

Ma voix était agacée et quelque peu sur la défensive. Néanmoins, le garçon parasite voyait juste. Pour l’heure, la bibliothèque avait pris l’apparence d’un capharnaüm sans nom. Habituellement, c’était l’une des pièces les plus rangées et confortables. Elle avait aussi chic allure avec ses méridiennes et ses tapis de velours dotés de passementeries en leurs extrémités. Everett y passait le plus clair de son temps, si bien que, il y avait à toute les heures du jour et de la nuit du bois du jardin à l’intérieur de la cheminée. Néanmoins, pour l'heure, la pièce était parsemée de pile de livres d’un équilibre quelque peu douteux en constellation à travers chaque recoin de la pièce.

- Tu n’es pas censée être en classe ou quelques choses comme ça ? me questionna-t-il. 

Je lui offrais un mauvais regard.

- Et toi ?

Il faisait mine d’être touché au cœur, les gestes quelques peu théâtrales, avant de se volatiliser dans un grand fracas dans les couloirs.

J’ondulais légèrement la tête d’une mine désespérée avant de reprendre mon occupation. Distraitement, je lisais les intitulés des couvertures avant de les ranger sur l’une des étagères. Malgré moi, un sourire amusé agitait mes lèvres à l’idée de découvrir le visage d’Everett lorsqu’il viendrait ce soir se recueillir à travers les lieux. J’avais profité de son absence à la maison pour choisir d’aménager la bibliothèque de la manière qui me plaisait. Depuis toujours, Everett était connu pour être un homme dispersé, attaché à la bonté du cœur et au impression, si bien que depuis des années, il lui semblait évident de classer ses ouvrages par tranches d’auteurs ou d’univers qui pourraient probablement bien s’entendre. Autant dire que cela était une véritable hérésie.

C’était si ridicule et invraisemblable et relevait d’une véritable frustration lorsque je cherchais un auteur en particulier. Je perdais un temps inestimable à comprendre son code de rangement. A mes yeux, empiler des livres par atmosphère et philosophie similaire ne pouvait prétendre, en aucun cas, à l’appellation de «  code de rangement ».

Je fronçais légèrement mon nez en entendant la sonnerie d’un téléphone puis un brouhaha indistinct. Je m’apprêtais à sortir de la pièce pour chasser Fergus lorsque mes prunelles furent attirés par un livre de Charles Laclos classé au côté de Jane Austen et Charlotte Brontë.

J'eus une expression abasourdie : Comment pouvait-il considérer qu’un livre si mesquin et blasphématoire que les Liaisons Dangereuses pouvaient posséder sa place aux cotés des deux autrices ? Je renonçais à comprendre mon paternel. Je secouais mon visage avant de continuer mon tri, rangeant les quelques ouvrages de la seule manière qui pouvait être plausible et satisfaisante : par ordre alphabétique.

L’activité devait sans doute paraitre dérisoire mais j’avais désespérément besoin de m’occuper l’esprit et il s’agissait de la première idée qui m’était venue en tête. C’était ça ou faire inlassablement les cent pas à l’intérieur de l’un des boudoirs et ressasser mes idées noires. Cela m’évitait de me concentrer sur l’entretien passé avec le directeur et l’entrée majestueuse..du gouverneur ? Je ne me rappelais même plus.

J’étais si en colère. Cela faisait trembler chacun de mes muscles et m’empêchaient de dormir la nuit. J’étais accaparée par une énergie que je n’arrivais à extérioriser nulle part. La veille, en faisant la vaisselle, j’avais laissé tomber tout un service contre le carrelage de la cuisine et Everett m’avait regardé totalement éberlué. J’étais furieuse de savoir que ma vie était ruinée. Mon avenir, mes projets, mon groupe d’amis. J’avais l’impression que du jour au lendemain on m’avait volé ma vie pour une raison dont je n’étais responsable et que j’étais incapable de réparer. Je ne pouvais pas faire l’air de rien et modifier le sang sorcier qui coulait dans mes veines. C’était si ridicule. J’étais comme les autres filles de mon âge. Je fuyais mon père et ses occupations bizarroïdes, j’avais envie de regarder la télévision et passer des heures au cinéma. Qu’importe que mon hérédité était différente ? Mes pouvoirs étaient anesthésiés par la marque. Je ne pouvais littéralement pas m’en servir malgré toute la volonté que je pouvais y mettre. Je n’étais dangereuse pour personne et je n’avais pas l’impression que ma personnalité était plus mauvaise que les filles de ma classe. Peut-être plus froide, indépendante, mais je ne voyais en rien un rapport avec mon héritage magique. Pourtant, j’étais punie pour cela. Je n’avais pas les mêmes droits que les autres parce que d’autres personnes que je ne connaissais même pas l’avait décidé à ma place.

Cela me mettait en nage. J’étais perdue et je n’avais aucune idée de quoi faire. J’avais envie de me battre mais…c’était un ennemi tellement plus grand. Comment prendre les armes alors qu’il est question de remettre en question les préjugés de chacun des humains de cette ville ? Cela me brisait le cœur.

- Non, c’est vous qui l’êtes ! Et vous savez ce que vous êtes alors ? Eh bien..eh bien…une raclure de caniveau, oui monsieur ! ……Comment ose-t-il me raccrocher au nez ? quel infâme personnage.

Mes gestes se figèrent en entendant le ton de mon père. Plus alarmant encore, le timbre autoritaire de sa voix et sans doute la forme d’insulte la plus poussée qu’il avait certainement prononcé au cours de son existence. Je quittais la bibliothèque, presque finie, pour le rejoindre. Il était caché au bout du couloir dans un bureau encombré qui dégageait une forte odeur lambrissée.

Des bas de chausses crèmes m’apparurent en premier, alors que ses jambes pendaient nonchalamment en dessous de son secrétaire. Il avait déboutonné quelques boutons de sa chemise, une expression inconfortable sur le visage. Ses doigts étaient entourés autour d’un combiné de téléphone brunâtre et les gestes concis, il semblait parcourir une liste à l’écriture soignée. L’homme avait manifestement couché quelques idées sur du papier à lettre, dressée de l’entête des Bonaccord.

- Everett ? Je ne t’avais pas entendu…tu es rentré il y a longtemps ?

Il camouflait son visage entre ses mains en coupe.

- C’est sans espoir, Ekate.

Un pli soucieux venait apparaitre à travers mon front. Je m’approchais, le pas prudent.

- Je viens de téléphoner à chacune des écoles de Plombière et même les villes environnantes et….aucune ne nous accepte. Il suffit que je décline le nom des Bonaccord pour que…

Il soupirait.

- Wyatt Van Goetsenvoen. J’ai toujours su que c’était un affreux personnage. Il faut toujours se méfier d’un homme qui porte des chemises froissées. C’est un signe évident de….enfin, bref, ce n’est pas important.

Légèrement pantoise, ma silhouette se laissait couler sur l’une des chaises.

- Tu es sur de les avoir toute essayée ?

Il acquiesçait avec lenteur. D’un mouvement véloce, je chassais une mèche de cheveux qui collait ma joue, non certaine de savoir comment réagir. J’avais l’impression d’être paralysée sur ma chaise, plombée d’un avenir qui n’existait plus. J’essayais de prendre un air détaché, comme si cela n’entachait pas directement mon existence mais, c’était difficile. Evasivement, j’hochais la tête à plusieurs reprise comme pour signifier que je comprenais la situation. – Même ce n’était pas le cas et qu'au final, mon geste était légèrement tremblant. J’utilisais tout mon courage pour ne pas me mettre à pleurer. C’était déjà terriblement gênant comme situation, cela devait être la première fois que mon père se montrait si troublé et investi à mon sujet.

La majorité du temps, il y avait du personnel diurne et non diurne qui agissait comme barrière entre nous. Everett Bonaccord n’était certainement pas moulé pour être père et j’étais certaine qu’il ne s’était jamais véritablement fait à l’idée. Il se montrait gauche et maladroit et semblait convaincu qu’il méconnaissait cette jeune fille avec qui il vivait. Je lui donnais entièrement raison.

Malgré l’amertume qui somnolait en moi, j’avais un certain respect à son égard. A mes yeux, c’était un grand homme. La majorité de mon enfance, il s’était attelé à voyager à travers le monde sorcier. – Toujours prompt à rejoindre une conférence, un gala, l’ouverture d’un musée. Des myriades de pays à visiter aussi et tant de lieux à découvrir, prêt à lui dévoiler leur mémoire. C’était un homme passionné qui désirait que je développe ma propre passion. – C’était source infini de plaisir et avec les années, nous nous étions accordé à croire que l’école des humains et leurs matières de droit avaient tout pour m’intéresser. Ca m’offrait de l’autonomie et de l’indépendance et c’est tout ce que je recherchais aussi.

Maintenant, tout était fichu à l’eau.

- Nous pourrions…déménager ?

L’hypothèse s’était jetée dans l’air, sans que je ne prenne le temps de la considérer. Le sorcier avait gardé le combiné entre ses mains, comme un objet à s’y attacher, laissant y discourir un bip sonore à l’intérieur de la pièce.

- Oh, j’y ai également pensé. Mais cela me semble si risqué. Plus j’y réfléchis et plus je me dis que ce serait davantage attirer l’attention sur nous. Les déménagements, ça attise la suspicion des voisins. C’est exactement que ce font les sorciers, ils changent régulièrement de ville pour se faire oublier leur origine. Les humains ne sont pas dupes, on enquêterait probablement sur notre famille à notre arrivée…

- Alors c’est tout ? C’est tout ce qu’il y à faire ? Accepter la situation ?


A leur origine, les Bonaccord étaient une vieille famille de sorcier qui avait connu son essor dans les années 1820. Nous possédions un petit manoir avec son lot d’armoiries et de prestiges. Cependant, lorsque les décrets se multiplièrent pour abroger toute forme de magie, nous fûmes jugés rapidement comme hérétique. J’en avais très peu de souvenir mais nous avions dû fuir rapidement la maison familiale pour se réfugier à la rue des étangs noirs. C’était une vieille bicoque mais le propriétaire ne venait jamais fouiner son nez. A cette époque, la plupart des familles sorcières s’étaient volatilisées pour tasser leur origine et tenter un nouveau départ.

En quelques années, la communauté magique s’était dissoute et il était particulièrement draconien de savoir qui était véritablement un sorcier dans l’entourage ou non.

- Oh, je me sens si déçu. Je ne sais pas quoi dire d’autres, se contenta-t-il de dire, d'une voix plate. 

L’émotion me barrait les lèvres et je faisais tout les efforts du monde pour ne pas fondre en larmes. Everett dû le remarquer car, pour la première fois, il saisit alors ma main pour essayer de me réconforter.

Soudainement, un vacarme s’ensuivit, à la sonorité d’une ribambelle d’objets qui se fracassaient sur le sol. En quelques secondes, l’intimité de l’instant s’était morcelé.

- Fergus ? Oh non, je suis sûr qu’il est allé dans la pièce interdite..

J’affichais une légère grimace avant de le suivre dans le couloir. L’enfant apparu alors couvert de poussière, redressant ses mains pour clamer son innocence.

- Je suis tombé sans faire exprès dans la pièce.

Les joues d’Everett était rouge de colère.

- Tu rigoles, j’espère ? Elle est verrouillée, la clé est dans…tu n’as pas à savoir où elle est d’ailleurs.

Le plus jeune se mordit la lèvre.

- Je suis désolé. Vous êtes fâché ? Mais vous refusiez de me dire ce qu’il y avait à l’intérieur…

Il soupirait, lui offrant une légère poussée dans son dos pour qu’il avance à travers le couloir.

- Ca suffit, rentre maintenant. Il n’y a rien dans cette pièce, je te l’ai déjà expliqué.

- Je sais mais…

- C’est une pièce sacrée. Il s’est passé des choses terribles…la maison m’a dit…Je ne préfère pas qu’on y aie.

Une lueur d’excitation avait reprit possession du regard de Fergus.

- Il y a des esprits ? Un meurtre ? oh dites-moi !

- Non ! Je ne te dirais rien. Et puis, j’ai lu cette maison il y’a si longtemps. Les maisons changent, comme les gens tu sais. Il y a des chose qu’il faut respecter et cette pièce en fait partie. D’accord ?

Le gamin riait à n’en plus finir, amusé par les paroles abracadabrantes que disait mon paternel. Pour les humains du moins, cela semblait excentrique. J’avais bien essayé de lui expliquer maintes fois, suite à des échecs répétitifs dans les sphères publiques, qu’il ne pouvait pas aborder les mêmes sujets, les mêmes réflexions qu’autrefois, que ce n’était pas compréhensible pour nous autres, mais il n’avait jamais pris la peine d’écouter. Je crois qu’il aimait s’emmurer dans son âge d’or.

- Attendez, j’ai quelques choses pour vous.

L’enfant traversa le couloir en courant avant de rejoindre l’une des pièces avant de réapparaitre quelques minutes plus tard. Il affichait un drôle de chapeau fait de papiers journal. Il se mit sur la pointe des pieds pour essayer de lui mettre. Je levais les yeux au ciel par cette supercherie. Un large sourire enfantin égayait déjà les lèvres d’Evrett.

- Oh que c’est charmant….

Je secouais mon visage. Lorsqu’il le fit tourner entre ses doigts, l’homme se figea. Il tourna le papier d’une drôle de façon pour lire entre les lignes.

-…Fergus. C’était le journal de ce matin ?

- Euh, oui je pense…J’ai voulu utiliser que les publicités mais il n’y avait pas assez de…eh ! que faites-vous, j’ai pris du temps à le faire !

L’expression scandalisée faisait écho aux gestes agités d’Everett qui décortiquait le couvre-chef de fortune pour lire l’article furieusement.

- Que se passe-t-il ?

- On va retrouver nos pouvoirs. Ils ont passés un décret.

Il croisait mon regard, l’air d’halluciner.

- C’est…c’est incroyable. Ils parlent de condition, de marché économique. Les sorciers auraient la possibilité d’utiliser leur capacité magique dans le cadre d’un emploi. Ca va se passer ici, à Plombière ? 

Je fronçais les sourcils.

- Donc, ce serait limité ? Seulement dans le cadre du travail ? Laisse-moi deviner, c'est une assemblée d'humains qui a décidé ? 

- Eh, je suis un humain, toi aussi d’ailleurs ! se scandalisait Fergus. Je le fusillais du regard et pour toute réponse, il me tirait la langue.

- Cessez tous les deux, fit le sorcier, sa silhouette cachée derrière le papier.

Un silence flotta quelques secondes pendant que l'enfant se contenait de liberer son flux d'énergies et de bétises coutûmière. Après un temps, la sonnerie de téléphone retentit alors à travers la maison.

J'offrais un regard interrogateur à mon père.

- Tu crois que c'est l'une des écoles ?

Fergus s'était déjà volatilisé pour décrocher l'appel à quelques mètres de là. En le voyant faire, Everett referma rapidement la dépêche pour le dépasser et décrocher à sa place. Il lui tapotait ses mains d'un air désapprobateur. 

- C'est l'hôte de maison qui doit décrocher. Tes humains ne t'apprennent rien ? 

Le brun jugeait mon père avec désapprobation, paralysé sur l'idée du coup de téléphone qu'il venait de manqué.

- On n’a pas de téléphone comme ça. On a des smartphones, nous.

Everett posait une main sur sa bouche pour le faire taire avant de décrocher.

- Résidence Bonaccord, je vous écoute.

Sa déference fût rapidement remplacée par une gaieté nouvelle.

- Oh, Leonilla ! Comme je suis contente de t'entendre. Attends quelques secondes, je vais te mettre sur hautparleur, ta nièce est dans la pièce. 

Il appuyait sur un bouton avant de déposer le combiné sur le côté. Bientôt sa voix rauque remplit alors la pièce. Au silence calfeutré qui s’imposait entre chacune de ses phrases, je l’imaginais fumer l’une de ses longues cigarettes avec ces espèces de tiges sophistiquées pour ne pas faire jaunir les doigts.

- Dépêche-toi, Everett. Je n’ai quelques pièces sur moi. Je suis dans une de ses cabines de téléphone public, l’un des derniers que j’ai dû trouver en ville. Un vrai calvaire cette technologie. Utilisez un portable jetable, disent-ils. Bien sûr. Une sorcière avec un téléphone jetable, comme si cela n’était pas louche. Les jeunes d’aujourd’hui ne savent plus ce que c’est une couverture. Neffsat fait la garde pour l’instant. Nous avons quelques minutes.

Un large sourire remplissait mes lèvres et je m’approchais.

Leonilla Bonaccord était la sœur de mon père et c’était la seule sorcière avec lequel nous étions encore resté en contact. La plupart des contacts sorciers de mon père s’était tapis dans la nature pour feindre leur innocence. Enfin, avec pour crime absolu de celui d’être sorcier. Mon père n’avait jamais été proche d’elle, ils étaient beaucoup trop différent. Mais le sang, c’était le sang. Les Bonaccord c’était sacré. Si bien que nous avions régulièrement des lettres qui venaient compter ses nouvelles. Je l’adorais parce qu’elle était indomptable et pleine de mystères. Ses lettres arrivaient toujours par des chemins détournés et ses écrits étaient truqués de messages cachés que je passais des heures à essayer de décortiquer. J’étais certaine d’en inventer la moitié, mais cela faisait son charme. J’étais admirative de la femme qu’elle était et elle reflétait un idéal adulte que je rêvais d’être.

Everett soupçonnait l’adoration que j’avais pour elle et le voyait d’un terrible mauvais œil. C’était comme ça. Elle avait la quarantaine et ne s’était jamais mariée. A la place, elle avait bâtit un empire et possédait tout un circuit de fioles ensorcelées. Everett détestait cette idée mais une partie de la fortune Bonaccord s’était fortifié grâce à elle. J’étais émerveillée de la vie qu’elle menait : Elle était toujours en vadrouille, ici et là, à camoufler son identité des autorités et à étendre son réseau. Elle tenait ses hommes d’un main de fer et était respectée. Ses correspondances m’avaient bien aidées lorsque j’étais plus jeune et que j’avais plein de questions de jeune adolescente et aucune mère à qui les poser.

C’était déconcertant d’imaginer qu’Everett et elle avait côtoyé un jour un même foyer, une même table pour déjeuner. – Avec sa façon d’être, son autorité, sa noircir et Emile, prompt à une gentillesse sans faille, taillé dans des costards flamboyants et rêvant de partager l’univers des royautés.

Et surtout, ce qui me rapprochait d’elle, c’est que nous partagions le même pouvoir. Nous étions des trancheuses. Par la machination de notre esprit, nous avions le loisir d’entailler, blesser, trancher des humains ou des objets inanimés. Je l’imaginais à l’œuvre, dans sa jeunesse et ça devait être terriblement excitant. – Pour ma part, c’était…une capacité hypothétique. Je n’en avais aucun souvenir, la marque m’avait entravé les poignets à l’âge de mes 4 ans, de sorte, que je ne m’en rappelais nullement.

Cependant, selon Everett, j’avais montré quelques signaux comportementaux identiques à ceux de Leony. Le soir parfois, je songeais à ce qu’aurait pu être ma vie si j’avais pu jouir de cette capacité au quotidien. Je m’imaginais sauter de toit en toit en fuyant des brigands. Enfin, ça, c’était dans l’hypothèse qu’il n’y ait plus de couvre feux pour les sorciers. Ce n’était d’ailleurs pas un véritable couvre feux qui était d’application mais, ce n’était pas important pour le moment.

- Miss Ekateria Bonaccord est demandé à l’accueil du monde réel, l’atterrissage risque d’être brutal…

Un grognement de douleur s’échappait d’entre mes lèvres lorsqu’un coup volait dans mon tibias.

- Fergus ! Je jure devant dieu que je vais te tuer, grognais-je entre mes dents.

Mon père m’offrait un regard polaire. Cependant, l’éclat de rire qui perça le combiné vint adoucir l’air furibond qu’affichait ses traits.

- Je te le déconseille, ma chère. Crois-moi d’expérience, avoir un corps sur les bras à enterrer c’est bien des soucis. A part si tu as de l’acide et des allumettes.

J’éclatais de rire.

- Bonjour ma tante.

- Et elle possède une voix et elle ne grogne même pas ! Ravie de t’entendre Trésor.

Le son caractéristique d’un zip se fit entendre. Une deuxième cigarette.

- Bon. Passons aux choses sérieuses. Le plat de consistance : Vous avez lu les journaux de ce matin ?

L’échine de mon père se redressait, plus attentif.

- Oui, à l’instant. Le décret, on va pouvoir réutiliser nos pouvoirs.

Elle sifflait à travers le combiné.

- Par les sorcières de Salem, ici, en ville, ça s’est propagé comme une bombe. Tous le monde en parle, dans chacun des coins de rues.

L’homme remit son nœud papillon en place qui avait pris un angle bizarre suite à son agitation.

- Je n’arrive tout simplement pas à y croire, Leonilla. Le gouvernement, la mentalité de ses humains….J’avais l’impression que nous n’aurions plus jamais notre liberté, que c’était devenu un fait établi, pour tous. Une situation normalisée. Je n’aurais jamais songé qu’on fasse marche arrière. Peut-être que…c’est un premier pas vers une ère nouvelle, une ère pour nous.

Il était ému et je le voyais.

- Everett, espèce de sot, si je t’avais sous la main, je te lancerais au visage le contenu de mon sac. Et crois-moi, il y a bien des choses inexplicables et douloureuses dedans. Comment peux-tu être si naïf ?

Il fronçait les sourcils.

- Peux-tu me dire en quoi Everett Jorgen Bonaccord, ce décret sera permissif pour nous ? Ils offrent des miettes, ouvre les yeux ! Ce sont des miettes de libertés. Qui profitent à qui ? A nous ? Tu parles. Au capitalisme, oui ! Aux grandes entreprises, au marché public, aux politiciens ! Il s’agit simplement de mettre au profit nos pouvoirs. Réfléchis, ce que tu fais, ce que je fais, ça éliminerait le travail d’au moins 3 à 4 personnes. Pour l’état, c’est utiliser moins de main d’œuvre, réaliser de la plus haute qualité, de…

Mon père s’agitait.

- Ca suffit, j’ai bien entendu. Tu fabules, comme toujours. On en a déjà discuté, tu vois toujours le verre à moitié vide…

- Et toi, tu es un incorrigible optimiste ! L’état, cela les arrange bien d’avoir des gens comme toi !

Il bombait le torse.

- Comment ça, comme moi ? J’espère bien, je suis un honnête citoyen.

Elle se mettait à rire.

- Es-tu venu pour liquider tes pièces pour te moquer de moi ? Je vais raccrocher dans ce cas.

- Tu vas me raccrocher au nez ? A moi, ta chère sœur ? Est-ce de cette façon que tu éduques ta fille, à lui apprendre de ne pas respecter ses ainés ?

Je tirais le col du t-shirt de Fergus et lui chuchotait : « Va nous chercher des chips. Ca va être long, je le sens ».