Nouvelle histoire : Des héroïnes, des pouvoirs magiques et du militantisme

 

 Chapitre 1 : Chemise tâchée et dégringolade. 

 


Avec lenteur, la saison déclinait. Bientôt, on fêterait le solstice d'automne, cette période charnière oscillant entre son humeur opaline et un cortège tape à l'œil de nuée pourpre, au défilement des feuilles craquelant sous le poids de mes bottines. Présentement, il n'en demeurait qu'un feuillage gercé par le feulement du vent qui se rabattait contre ma joue.

 

Mes prunelles brunâtres s'accrochaient aux quelques branchages qui entouraient la cour pavée de petites dalles de notre vieille bâtisse. Mes genoux noueux et mes chevilles étaient comme plantées dans le sol, propre à s'emmêler jusqu'à jamais dans ses racines. Un souffle sonore s'écartait d'entre mes lèvres, se mêlant au bruit tapageur des quelques oiseaux qui pillaient ici et là. 

Malgré le froid indicible qui s'insinuait à travers mes vêtements, mes épaules étaient brûlées à vif, alourdie par l'emprunte visuelle des quelques passants. – Des voisins aussi. J'avais bien conscience que mon immobilité devant mon foyer devait certainement paraître quelque peu idiote. L'embarras qui m'éprenait était, cependant, d'un faible pourcentage comparé à celui qui m'attendait à l'intérieur. Il n'était certainement jamais idiot de vouloir éviter la déception de l'un de ses proches.

Quelques gouttes d'eau ruisselèrent le long de ma cape bleutée et d'un éclat assourdissant venait s'abattre une pluie torrentielle. J'écarquillais mes yeux de surprise et avec vélocité, je franchissais les quelques marches pour m'abriter à l'intérieur. D'un mouvement rapide, je pivotais mon visage vers la porte en bois d'if, comme pour vérifier les conséquences de mon geste impulsif. Je pinçais mes lèvres avant de laisser tomber mes quelques livres de es sur un banc apposé au mur du couloir, pour y soulever ma cape et secouer mes cheveux brunâtres perlés de goutte d'eau. À travers le déferlement du mauvais temps, quelques notes de piano en sol majeur atteignirent tous de même mes oreilles.

Les gestes nerveux, je nouais mes boucles dans un chignon hâtif, supervisé par le reflet de la vitre de la comtoise de l'entrée. Pendant ce temps, je cherchais mes mots ; ceux qui n’inquiéteraient pas trop Everett. C'était difficile lorsque l'on était glacée d'horreur. J'étais encore paralysée par ce qui venait de se produire. Comment pouvais-je lui relater l’événement alors que je peinais à le considérer moi-même ?

- Fergus, c'est déjà toi ? Je me rends compte que j'ai oublié de te demander---oh. Ekaterina.

Il était trop tard pour envisager un mensonge improvisé. Un homme d'une taille modeste venait d’apparaître dans l'encadrement de la porte. Il possédait une apparence plutôt malingre et, malgré cela, il évoquait un maintien fier et élégant. Dressé d'un costume blanchâtre strié de fine rayure rougeoyante, son visage était encadré d'une chevelure bouclée et au milieu de son visage trônait habituellement un immense sourire. Pour l'instant, il m'offrait une expression de franche perplexité. Il tenait quelques partitions dans ses mains et les mouvements oisifs, il tâtait la doublure de son costume. Je le devinais occupé à chercher sa montre gousset.

- Flûte...il est si tard ? Je perds la notion du temps. J'étais seulement en train de faire la troisième partie de l'Alta Pressione..Nous sommes déjà au couvre-feu ?

Ses mouvements cessèrent de s'agiter, lorsqu'en-fin, ses iris se posèrent sur le cadran de sa montre. Ses épaules se coulèrent de soulagement et il reparti dans la pièce adjacente, cherchant à mettre de l'ordre sur la table principale, jonché d'ouvrages et de partitions.

- Comme l'époque d'Oblivion me manque, si tu savais chère Ekate ! À cette époque-là, nos précepteurs ne nous relâchaient pas au milieu de l'après-midi. L'important c'était d'apprendre et de s'améliorer ! Rétorquait la voix d'Everett, à moitié mélancolique et désapprobatrice.

Silencieuse, je m'attachais à lever les yeux au ciel.

- Je sais, oui.

Malgré-moi, mes mots étaient teintés d'agacement, d'une empathie indéchiffrable aussi. Il en tenait plus d'un assentiment paresseux à l'égard de son discours redondant pour évoquer cette période symbolique. C'était certainement facile pour moi de m'en moquer, bien plus, lorsque j'en avais dans mes souvenirs que mes premières années. – Et cela était si mince. Trop peu pour que cette époque n'aie une réelle empreinte indélébile sur mon âme, trop courte pour qu'elle n'en façonne mon état d'esprit et m'évoque un sentiment de nostalgie.

Cela me laissait toujours songeuse lorsqu'il venait l'évoquer, de temps à autre. – Comment étais-ce ? Je tentais de m'imaginer un monde muni de sorciers ayant le contrôle entier de leur pouvoir, épanoui dans la magie et intégré dans la société. Malgré-moi, j'avais cette intime conviction que cela devait résolument être une période si chaotique et dangereuse. Le climat ambiant devait être encré d'insécurité et d'actions individualistes. Était-il commun de s'arracher à travers des guerres ?

Plus jeune, lorsque j'avais évoqué mets craintes à voix haute au sommet de mon opinion d'enfant, Everett s'était contenté d'éclater d'un large rire tout en secouant son visage. « Des guerres ? » disait-il. « C'était bien les antipodes ! C'était un meli-mélo de gaieté sans nom ! La magie, c'est la beauté, le mouvement et le partage..»

Malgré les années écoulées, cela me paraissait toujours utopique d'imaginer cette période où les êtres humains et les créatures magiques – nous les sorciers ; nous avions vécu en symbiose. C'était il y avait fort longtemps, de toute façon, une quinzaine d'années à vue d'œil. Le système avait vécu son essor jusqu'à l'apparition progressive de restriction. Puis s'en était suivi des décrets ministériels qui avaient mis pieds à toute machination de sorcellerie et de folklore ; dans le monde des humains, ce n'était plus toléré. Pour cause, je ne l'avais pratiquement jamais connu.

Je me raclais la gorge, cherchant à récupérer son attention.

- ...hmh ?

Il y eu un léger flottement, pendant lequel je cherchais mes mots, alors que son non-verbal commençait à transparaître l'inconfort. Il se frottait maladroitement les mains, comme peu habitué que l'on échange autant l'un et l'autre en une journée. Il est vrai que cela nous ressemblait peu. Everett n'avait jamais été très animé par l'idée d'endosser son rôle de père et il en découlait une certaine distance couvée de maladresse entre nous. La majorité du temps, nous voguions à nos préoccupations respectives et cela nous convenait parfaitement.

Cependant, l'incident qui s'était produit un peu plus tôt dans la journée pouvait –hypothétiquement - générer un certain nombre de conséquences sur mon parcours scolaire et sur notre intégration au sein de Plombière, notre quartier. Je ne pouvais pas seulement choisir de l'ignorer, malgré l'envie grandissante que j'avais.

Le maintien de ma colonne plutôt rectiligne, les mots s'échappèrent difficilement de mes lèvres.

- En réalité...Les es se terminaient bien plus tard.

Je frottais nerveusement mes mains l'une contre l'autre.

- Seulement, il s'est passé quelques choses en e et le directeur m'a renv...demandé de rentrer.

En quelques secondes, ses traits s'étaient composés d'un masque d'effroi.

- Renvoyé ? Ekaterina ! S'offusquait-il.

Il secouait la tête, faisant virevolter ses boucles brunes de droite à gauche.

- Mais enfin, toi qui es toujours si exempl..Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

Le visage de marbre et quelque peu blême, je poursuivais.

- C'est tellement idiot...Nous étions dans un atelier créatif et Ezekiel a fait tomber sur moi un bocal d'eau, j'étais trempée. Du moins, ma chemise blanche était trempée et..

Il couvrait sa figure de ses larges mains.

- Oh, non. Ils ont vu tes tatouages aux poignets.

Je me mordais la lèvre, acquiesçant avec lenteur. Cette marque à l'encre de Chine, c'était l'emprunte magique des sorciers. Toute créature magique en possédait une aux poignets. C'était une restriction aussi, posée à la naissance. Mais...pour l'instant, ce n'était pas le plus important. Il me couvait d'un regard déçu, comme peu habitué à ce que je lui pose problème, avant de s'emmurer dans une soudaine vive angoisse. Il s'était redressé de tout son long à présent et faisait les cent pas, bientôt enivré de gestes grandiloquents.

- C'est une catastrophe...qu'allons-nous faire ? Oh Ekate...L'école, ils ne garderont pas le secret ! Tout le monde va savoir que nous sommes sorciers. Et les professeurs qu'ont-ils dit ?

J'échappais un bref soupir rageur, serrant les dents.

- Ils m'ont regardé avec désapprobation, bien sûr...Ils m'ont demandé de rentrer immédiatement me changer et de revenir demain, que je ne pouvais pas rester à l'école dans cette tenue, que c'était contraire au cadre d'un enseignement.

Il acquiesçait avec vigueur, toujours imprégné de ses vives craintes.

- Oui, oui, oui...J'imagine bien. Écoute...ne faisons rien pour l'instant. C'est un accident, cela arrive. J'irais voir le directeur dans quelques jours, lorsque l'incident sera clos.

Mes sourcils se froncèrent sensiblement.

- Lorsque l'incident sera clos ? Everett ! Rétorquais-je, d'une voix glacée. J'ai été exclue du cours simplement parce qu'on voyait mes poignets...Comment peux-tu trouver ça normal ? C'est totalement ridicule et c'était franchement humiliant. En plus, j'avais un cours de math important cet après -midi et je n'ai pas pu y assister. Cela va me mettre en retard, tout simplement parce que ces humains à la noix possèdent un esprit étriqués ! Je m'en fiche de leur tradition et leur culture bien-pensante...Cependant, c'est injuste. C'est quand mon droit d'assister à ses cours. Tu crois que j'aurais une note dans mon dossier ? pour les universités ? C'est m'inquiète, tu sais.

- Oui, bien sûr, je comprends bien...Simplement, ça ne vaut pas la peine de remuer ciel et terre, d'accord ? Je connais ton tempérament et je t'assure que là il faut agir avec modération. Nous devrions prendre plus le temps d'y réfléchir avant de faire quoique ce soit.

Sa voix était suppliante et soucieuse de faire les choses de la bonne manière. D'un large soupir, j'acquiesçais à contrecœur.

 

 

 

                                                                                                   - 0 -

- Promets-moi que tout va bien se passer, Ekate.

- Je n'ai pas encore le pouvoir de contrôler l'attitude des autres.

- Ne fais pas la maligne, tu sais bien ce que je veux dire. N'attire pas l'attention et n'attire pas les ennuis si tu peux l'éviter. 

Nous étions aux premières heures de la matinée, seuls quelques rayons lumineux parvenaient à s'échapper à travers les rideaux tirés. Une obscurité semi-ambiante régnait au sein des pièces, de sorte que les vieux meubles chamarrés altéraient l'atmosphère de la maison en un sentiment lugubre. D'une main pressée, j'essayais de terminer un tressage à travers mes mèches brunes avant de me volatiliser.

La noirceur de la pièce obscurait sensiblement mon reflet à travers le miroir et je peinais à croiser mon image. Mes prunelles noisettes, ma peau diaphane et mes boucles brunes qui ondulaient le long de mon dos. Une ombre m’empêchait de détailler mon visage, cependant, il se dessinait distinctement dans ma mémoire. Une mâchoire plutôt carrée, des lèvres beaucoup trop fine et quelques brèves tâches de rousseurs. J'avais toujours trouvé les traits de mon visage plutôt masculin, surtout ma mâchoire saillante, mais mon père s'obstinait à dire que je tenais des beautés froides à la Helena Bonham Carter. - Avec 25 ans de moins bien sûr. J'étais plus sceptique mais je ne l'avais pas contredis. Je m'étais davantage demandé comment il connaissait cette actrice étant donné qu'il regardait peu le cinéma. Ce type de cinéma en tout cas. J'étais plutôt grande pour mon âge et souvent je dépassais les garçons d'une tête. La plupart des garçons de mon âge ne semblait pas me regarder, en 3ème année, j'avais cru entendre « une planche à pain » et il était vrai que malgré ma puberté, je n'avais quasiment attrapé aucune forme par rapport aux filles de ma e.

- Ekate, tu m'écoutes ?

Je repris la notion du fil de mes pensées en remarquant la silhouette d'Everett à travers le reflet du miroir. Il était en chemise de nuit de soie d'un jaune plutôt vif et semblait soucieux d'apaiser les choses.

- Oui, j'ai entendu. Je ne ferais rien promis. A condition que les autres ne fassent rien.

Le sorcier paru d'abord se détendre avant de s'agiter de nouveau à l'entente de mes paroles. Je lui offrais un regard malicieux, malgré-moi, avant de rapporter mon attention à travers le miroir du seuil de l'entrée.

Je riais.

- Oh, je t'en prie, n'utilise pas cet air...

Je me mordais la lèvre.

- Je suis d'accord avec toi, okay ? Je ne chercherais pas à envenimer la situation et je ferais profil bas dans un premier pas. Seulement..tu n'as aucune idée de ce que c'est de partager une e avec des gens de mon âge. Ils sont parfois bêtes et mesquins et tu n'imagines pas ce qu'ils ont fait au début de l'année à Ezekiel parce qu'il avait un look un peu différent. Je refuse de me laisser marcher sur les pieds de cette façon.

Il m'offrit un regard indécis, dans l'incapacité de me contredire malgré l'envie qui l'éprenait.

- Bien, d'accord. Nous verrons, je suppose. Allez, va-t-en, tu vas finir par être en retard.

Il marqua un silence.

-Tu, est-ce que tu...enfin, je veux dire.. non, ce n'est pas important.

Il semblait animé par une chose qu'il n'osait évoquer à voix haute.

- Hmh ?

J'arquais un sourcil dubitatif, il en paru embarrassé.

- C'est comme ça que tu sors ? Tu ne penses pas que tu devrais mettre un gilet ? Par prévision ?

Un grognement agacé s'échappait d'entre mes lèvres avant que je ne m'éclipse dans une envolée.

- Bonne journée Everett ! Claquais-je entre mes dents.

 


Le sol était moucheté par le soleil éclatant, offrant un large contraste par rapport à la tempête de la veille qui avait laissé quelques flaques qui s'amarraient autour de moi pendant que je traversais la cour. L'espace était désert, à présent, pendant que la majorité des élèves formaient des sillons de passages dans les couloirs pour rejoindre leur e. Même en période de récréation, l'air de jeux n'avait jamais été réellement noirci d'élèves. C'était une petite école religieuse qui fonctionnait souvent avec les mêmes familles. Plombière, le quartier où nous habitions possédait aussi une école financée par l'état qui attirait davantage de monde. Everett s'y était refusé car, selon son opinion, je bénéficierais d'un meilleur enseignement ici. Le débat avait souvent éclos dans notre quartier et en définitive, il semblait qu'il s'agissait plutôt d'une affinité personnelle plutôt qu'un réelle différence de niveau. L'allure véloce, je contournais les quelques affaissements de terrains qui commençaient à se former, enduisant l'extrémité de mes bottines en cuir de boue. Je tirais légèrement sur ma chemise bleutée et le pan de ma jupe pour paraître plus présentable avant de m'approcher du groupe de ma classe.

J'étais assez nerveuse, je ne l'avais pas évoqué à la maison, mais je craignais les réactions des autres, mes amis surtout. Après tout, c'était une tare d'être un sorcier. J'avais à peine dormi de la nuit, n'arrêtant pas d'imaginer un discours préparé pour les convaincre de ne pas m'exclure de leur groupe. – Casser les préjugés, surtout. Non, je n'étais pas dangereuse et je ne m'amuserais pas à faire des sortilèges horrifiques lorsque je serais fâchée avec eux. J'étais juste moi, l'Eka qu'ils avaient toujours connu. Non, je n'étais pas avide de pouvoir jusqu'à vouloir assouvir les autres à mes souhaits...Enfin. Le problème était que j'étais connue pour être ambitieuse mais, je me sentais si éloignée de ces préjugés ! – J'avais du mal moi-même à démêler ce qui était faux du véritable. Après tout, je n'avais jamais connu l'époque avant Oblivion et je ne connaissais aucun sorcier à part mon père et ma tante, Leony. Le gouvernement disait que c'était des créatures dangereuses, volatiles et individualistes, propre à mettre l'humanité en danger. Mon père était incapable de faire du mal à qui-que ce soit...cependant, j'avais un tempérament assez individualiste et ambitieux et cela corroborait au défaut qu'on nous affublait. Comment pouvais-je les convaincre de notre bonté alors que je n'étais même pas sûr moi-même ?

Je peinais parfois à me comprendre et à déterminer quelle personne j'étais et qui je souhaitais être, si je devais en plus me construire ou me déconstruire ou même me justifier par rapport à des stéréotypes qu'on m'associait, ça n'allait pas vraiment arranger mes petits papiers. Surtout que ça ressemblait un peu au mythe de la poule ou de l’œuf, duquel en prenait ça genèse. Est-ce cette ressemblance avec le caractère des sorciers étaient parce que j'en étais une et que naturellement, j'avais acquis ces caractéristiques ? Où est-ce que je l'avais inconsciemment intégré cette façon d'être parce que ces préjugés avaient toujours été véhiculés et je ne m'étais jamais rendue compte que je m'épanouissais à travers eux ? Où peut-être s'agissait-il des traits de coïncidences et que je m'en formalisais beaucoup trop ? C'était bien probable aussi. Y'avait-il véritablement des scientifiques et de sociologues qui avaient dressés une liste de ce que nous étions et ce que nous étions pas ? Ça me semblait un peu farfelu en terme rigueur scientifique.

Arrivée dans les couloirs dressés de petits carrelages blanc et bleus, j'étais rattrapée par le brouhaha sonore de la vie étudiante. Un sourire marquait mes lèvres avec le sentiment de retrouver mon élément. Je m'approchais alors de mon groupe de e qui bavardait entre eux. Je les saluais évasivement, tourmentée et l'esprit accaparé par le devoir d'économie dont je ne parvenais pas à remettre la main dessus.

- Miss Bonaccord ?

Je laissais mes gestes en suspens, occupée à feuilleter les quelques pages volantes à l'intérieur de mon sac de cuir. En relevant mon regard, je découvrais la silhouette rectiligne d'une des éducatrices.

- Veuillez me suivre, le directeur désire vous parler.

Mes sourcils se froncèrent.

- Mais le cours va bientôt commencer, je...

Mes paroles furent accueillies par une lorgnade sibérienne qui m'intimait de ne pas remettre en cause ses sollicitations. D'un mouvement entendu, je marchais dans le sillage de l'éducatrice jusqu'à rejoindre le bureau du responsable. Il était au premier étage, de sorte que, nous serpentâmes uniquement quelques couloirs. Dans l'embardée, je réalisais que j'avais oublié mon déjeuner. J'espérais qu'Ezekiel aurait quelques pièces sur lui et qu'il pendrait des notes du cours d'économie que nous avions. Avait-il songé à le faire la veille ? Comme je détestais ne pas posséder ma propre autonomie d'action.

- Restez ici, il viendra vous chercher.

D'un mouvement du menton, j'hochais légèrement la tête. Une enseigne d'un acier chromé était fixé en plein milieu de la porte avec pour inscription « Wyatt Van Goetsenhoven – Directeur de l'établissement scolaire de Plombière ». Mes phalanges caressèrent nerveusement l'emprunte encrée à mon poignet. La marque était physiquement similaire pour chacun des sorciers et grandissait avec l'âge. Everett la détestait parce qu'il trouvait qu'elle était impersonnelle et il la ressentait comme un véritable corps étranger. Avec un certain amusement, je m'étais quelquefois émis à imaginer quelle forme personnelle aurait-elle pris si celle-ci avait été la source d'une éclosion magique. Cependant, malgré le nom ambivalent qu'elle portait, c'était une machination humaine imposée suite au régime d'Oblivion pour anesthésier la quantité magique que possédait chacun des sorciers. Elle sommeillait en chacun de nous, prêt à vouloir se dévoiler et à jamais celé par un verrou encré dans notre peau. À s'y méprendre, je trouvais qu'elle prenait l'apparence d'un chapelet qui s'entortillait autour du bras. C'était devenu presque un geste rassurant que celui de concentrer son attention sur chacune des billes qui composaient la ligne ondulatoire.

La porte s'ouvrit.

Ma silhouette dépassait rapidement l'encadrement de la porte pour pénétrer à l'intérieur du bureau du directeur. Il triait quelques papiers qu'il déposait dans plusieurs volets derrière lui.

- Miss Ekaterina Bonaccord.

L'échine un peu rigide, je prenais place sur l'une des chaises en fer. D'un mouvement nerveux, je déposais mon sac sur mes genoux. La pièce était mal éclairée et striée de rayon lumineux modélisés par les stores à moitié baissé. Jusqu'alors, je n'avais jamais eu l'occasion de rencontrer le directeur si ce n'était qu'à défaut de le croiser, en coup de vent, dans les couloirs. L'homme était corpulent et paraissait être à l'étroit dans son costume. Une atmosphère plutôt étouffante régnait autour de lui et l'incitait à appuyer sur son ventilateur pour augmenter la soufflerie. Il pris un mouchoir pour tamponner le crâne dégarni qu'il possédait où perlaient quelques gouttes de sueurs. La légende disait qu'il avait l'habitude de secouer son visage en acquiesçant et qu'il possédait un front hypnotique. J'allais donc en faire ma propre expérience.

- Vous désiriez me voir ?

Il soupirait légèrement, se mouvant de façon indolente, comme s'il ne cherchait pas véritablement à se donner de la peine.

- Miss Bonaccord. Je vous connais depuis quelques années à présent et j'ai conscience de l'élève consciencieuse que vous êtes et du niveau que vous possédez au sein des cours donnés par les professeurs de l'établissement.

Mes épaules se tendirent légèrement, mitigée par son introduction alarmante.

- Sachez que je suis réellement embêté. Cependant, j'ai beau retourner la situation dans tout le sens, je n'ai malheureusement pas de solution miracle à vous proposer.

- Une solution à ?

- Éviter votre renvoi, Miss. Voyez-vous, suite à l'incident d'hier, les élèves ont rapporté la situation aux parents et...

Il affichait une légère grimace. Une pierre semblait être tombée dans le fond de mon estomac.

- Ils veulent justice. Il m'incombe d'en prendre la responsabilité, Mademoiselle.

Un léger rire nerveux s'échappait d'entre mes lèvres, malgré moi. Avec un certain sarcasme, je répétais « ..Justice ». De quelle justice parlait-il ? Comme si ma présence au sein de la e était une atteinte à leur intégrité physique. C'était terriblement humiliant. Van Goetsenhoven eu l'air de saisir l'agitation que ses paroles m'éveillaient et presque avec un automatisme, il se remit à éponger son front avec un mouchoir.

- Comprenez-les. Il n'est pas interdit d'être sorcier mais...cela dérange. Maintenant que les élèves le savent, ils vont devenir curieux. Les parents n'aiment pas l'idée qu'ils soient déconcentrés. Ce n'est pas l'objectif de l'enseignement, voyez-vous ? Je peux comprendre leur position.

Les gestes nerveux, je tirais légèrement sur la lanière de mon sac de cuir pour le remettre en place. Les joues blêmes, les conséquences de ses paroles glissaient sur moi sans que je n'arrive en réaliser leur portée. J'étais renvoyée. Qu'allais-je faire, au juste ? Mon existence semblait tracée d'évidence : Etre étudiante. Si Everett n'avait jamais été véritablement friand à endosser son rôle de père, il avait pris ce point d'éducation très à cœur ; si je n'aurai le loisir d'être une sorcière, il était primordial que je me confonde à travers le mode d'existence des humains et que j'y trouve ma place. Et cela passait par me cultiver, obtenir une bonne éducation et briller dans un domaine. – Cela m'avait toujours convenu. Je l'avais rêvé de cette façon ; terminer mes études secondaires, commencer mes études supérieures en droit. C'était si intéressant le droit. Ouvrir un cabinet d'avocat avec l'une de mes amies de ma e, Victoire Edas. Comment cela pouvait-il être autrement ? Pour un tatouage ? Cela semblait si grotesque.

Ma morgue coutumière se bousculait au bord de mes lèvres et, les supplications d'Everett me revinrent en mémoire, alors je serrais les dents à la place. Ce n'était certainement pas indiqué, ma position était délicate. – M'énerver, c'était me positionner en tant qu'ennemie au sein de Plombière. Je devais limiter les dégâts. Cela avait quelques choses de déroutant, d'être accepté entièrement pour ce que l'on était et pour un motif arbitraire, devenir hors jeux. C'était douloureux lorsqu'on en avait jamais saisi la probabilité de glisser de l'un à l'autre.

- Y a-t-il quelques choses que je puisse faire pour tenter de vous faire changer d'avis ?

Sous mes dehors flegmatiques, j'avais cependant dû maintenir les tremblements de ma voix. Il se contenta d'effectuer une légère grimace, manifestement résolu. Le timbre polaire, je le remerciais dans l'intention de clore l'entretien. Pourquoi m'époumonerais-je à palabrer dans le vent et éterniser mon supplice si le verdict était déjà tombé ?

Mes phalanges s'apprêtèrent à faire pivoter la clenche de la porte lorsqu'elle fût soudainement ouverte à la volée, dans toute sa grandeur. Je reculais d'un pas, quelque peu décontenancée, tombant nez-à-nez avec un homme bien plus vieux que moi. Il me dépassait d'au moins une tête – et j'avais toujours été considérée plutôt grande pour mon âge et, observait l'intérieur du bureau d'une expression inquisitrice. Quelle entrée.

L'inconnu détenait des orbes magnifiques d'un bleu azur qui dénotait considérablement avec le teint blafard qu'il possédait et les longs cheveux noirs qui ondulaient jusqu'au milieu de son buste. Il paraissait terriblement bien apprêté et richement habillé. Si, sans conteste, on pouvait remarquer la beauté singulière de l'homme, l'intérêt était rapidement rapporté à l'éclat d'intelligence qui était soulignée à l'intérieur de son regard.

Le directeur fendit un soupir de contrariété.

- Monsieur Bellefroid, vous aurez l'amabilité d'attendre à l'extérieur si vous voulez être reçu. Vous conviendrez que je suis pour l'instant occupé avec l'une de mes élèves.

Le timbre était placide et n'acceptait aucun détour, cependant, l'homme n'eut pas l'air de s'en satisfaire. À la place, il lui offrit un regard furibond avant d'hausser quelque peu la voix :

- C'est la jeune fille, n'est-ce pas ? C'est la sorcière ?

C'était la première fois qu'on me nommait de façon comme si j'étais une entitée déshumanisée. Je m'éclaircissais la voix pour assentir, lorsque que simultanément, Wyatt Van Goetsenvoen démentit mes paroles. En une forme diapason, mes prunelles cobalt dardèrent le directeur d'un mauvais regard alors qu'il semblait m'offrir la même animosité.

- Monsieur Van Goetsenvoen, vous faites une terrible erreur. Vous n'avez pas voulu m'écouter hier soir et pourtant...

Le directeur gronda entre ses lèvres, semblant perdre patience.

- Oh ça suffit, je vous prie ! Épargnez-moi vos apartés spéculatifs...

- Comment pourrais-je me taire ? Lorsque vous renvoyez cette élève, vous lui dites que le fait de cacher ses pouvoirs et l'objet de son identité est plus importante que son éducation. Lorsque vous la renvoyez pour cette raison, vous lui dites que c'est plus important que les humains aient un environnement de travail sans « distraction » comme si elle n'était qu'un objet de loisir qui ne parcourait pas les es dans ce même objectif. Lorsque vous la renvoyez pour ce motif, vous lui dites que l'enseignement des humains est plus important que ceux des sorciers. Au lieu de blâmer les sorciers et leur incapacité à cacher ce qu'ils sont, éduquez vos humains à ne pas utiliser les sorciers comme bête de foire, bon sang !

Ma silhouette semblait comme clouée par la véracité de ses propos. Son éloquence, la colère de sa voix, l'injustice qu'il portait haut et fort me laissait sans parole. Malgré mon hébétement, je sentais gonfler en moi un sentiment de reconnaissance.

- Qui êtes-vous pour me parler de la sorte ? Ministre de l'éducation ? Monsieur Bellefroid le fait que votre frère soit Gouverneur ne vous autorise en rien à me parler de la sorte ! Miss Bonaccord ? Que faites-vous encore ici ? Il me semble que nous avions fini, vous n'avez plus rien à faire ici. 

Prise d'un soubresaut, je décampais, l'esprit entièrement chamboulé.