Les Bonaccord & le fruit défendu

29 juillet 2018

Chapitre 3 : Anonymat et mélancolie

Chapitre 3  : Anonymat et mélancolie  


«  Le numéro 287 est appelé une dernière fois. Le numéro 287 est appelé au guichet numéro 3 »

La voix mécanique était crachotée d’un hautparleur avec la même intonation factice pour chacune de consonnes et voyelles utilisées. Mes prunelles se baissaient sur le numéro 294. Je retenais un soupir d’impatience. Il devait certainement avoir une règle commune dans l’univers qui avançait que quel que soit le siècle ou le point du globe à travers lequel nous étions, l’errance dans les salles d’attentes d’une administration publique était vécue comme une forme d’allégorie de l’enfer.

Mes phalanges tapotaient distraitement la chaise en fer rougeâtre, renvoyant physiquement à une architecture qui devait être à la mode il y avait au moins de cela vingt ans. A chacun de mes mouvements s’y répercutaient en écho le son d’une ferraillerie grinçante. Cependant, mon impatience sonore était camouflé par l’appareil électrique qui recitaient progressivement les numéros et noyé par les quelques conversations téléphoniques.

Ma voisine de siège était accrochée à son propre GSM, pourtant, aucun des mots qu’elle prononçait ne parvenait jusqu’à mes pensées. Mon esprit était accaparé ailleurs, par l’entretien qui se rapprochait de manière imminente avec l’agent de la commune : j’allais entamer les premières démarches pour décrocher l’un de ces emplois communiqués dans la dépêche du journal de Plombière.

Le décret m’avait ravivé d’espoir. Il sonnait aussi la fin d’un apitoiement et d’une pérégrination longue de plus de deux semaines à l’intérieur de la maison familiale. Cette perspective m’offrait un but, un chemin vers lequel me tourner. J’étais aussi terriblement excitée, malgré les dire d’Everett, je n’avais gardé aucun souvenir d’avoir déjà utilisé mes pouvoirs par le passé et il me tardait de m’y essayer. Cela devait être terriblement palpitant, drôle aussi. Je n’arrêtais pas de m’imaginer en train de le faire et quelques jours plus tôt, j’avais téléphoné à ma tante pour avoir des conseils. Elle m’avait recommandé d’aller sur un terrain vague et de m’essayer sur plusieurs objets divers : des canettes, un ours en peluche, un dictionnaire. Apparemment, cela prenait un certain temps d’avoir une adresse pour ne pas découper et trancher n’importe quoi et je m’accordais avec elle en imaginant, sans peine, la fureur d’Emile en voyant son piano droit fauché en deux pièces distinctes.

Je l’avais aussi questionné sur les métiers qu’elle avait exercé avant l’abolition de la magie et elle m’avait répondu qu’elle avait mis à profit ses ressources dans l’armée royale des sorciers. Elle avait fait partie de la garde du roi Leopold. Elle avait voulu embrayer sur la qualité d’homme qu’il avait pu être et je lui avais répondu, dans un éclat de rire, que son chère frère m’avait déjà expliqué en long et en large et en travers et même en diagonale, l’histoire de la royauté sorcière. Pour bien trop de pays même. C’était Everett, voilà. C’était difficile d’ignorer ses passions.

Son histoire me laissait quelques peu rêveuse, je m’imaginais arborer le costume, le menton fièrement dressé. Protéger quelqu’un. Cela ressemblait à l’essence même d’une carrière d’avocat. C’était bien différent bien sûr, je m’étais imaginée défendre et trancher avec mes mots et désormais, je protégerais et trancherais avec mon esprit.

«  Le numéro 294 est appelé au guichet numéro 7 »

Mon échine se redressait comme un piquet. Les gestes véloces, je rassemblais mes affaires pour m’approcher du dit guichet. Un homme avait la tête pliée sur divers papiers apparaissait dans mon champ de vision, des lunettes rondes sur le nez.

- Bonjour, je vous écoute.

Quelque peu intimidée, je m’asseyais sur l’une des chaises indiquées, faisant tournoyer ma carte d’identité entre les doigts. Il me venait à l’esprit, à cet instant, que ces boxes improvisés protégeaient peu le contenu des entretiens. De mon point d’exposition, je pouvais voir le visage de la guichetière juxtaposée et entendre qu’il s’agissait en face d’une personne qui voulait renouveler son permis de séjour pour son compagnon.

- Ecoutez m’dame, je sais que je peux pas me présenter à sa place , protection des données tout ça mais mon homme travaille…

Je me raclais la gorge, essayant de ne pas me concentrer sur la discussion voisine. Soudainement, je me sentais terriblement embarrassée. Jusqu’alors, je n’avais jamais eu à dire à quiconque que j’étais sorcière. Il y avait même une loi morale tacite entre tous qui indiquait que c’était déconseillé de le faire. Rien de véritablement officiel mais : cela isolait, cela empiétait certains droits.

- Vous venez pour quel motif, mademoiselle ?

Je sentais une pointe d’agacement à travers sa voix. Sans doute que, comme bien des métiers, il état numéroté au temps d’entretien et que je lui faisais perdre du temps. Cependant, voilà, j’avais l’impression que ma gorge s’était tapissée de papiers de verres.

- Oui, eh bien, c’est-à-dire que…

Mon esprit était tenté d’inventer n’importe quel motif, envahie d’un manque de courage. J’aurais dû réfléchir à cet impact beaucoup plus tôt, avant de venir, comme je me sentais bête à présent. Cela voulait dire que le guichetier et toute ces personnes allaient être au courant de mon statut. Dans la salle d’attente, j’avais même vu Lieve, l’une de mes voisines. Anja aussi, de la boulangerie. Oh mon dieu…Tout Plombière allait être au courant.

Me venait alors cette question : Cet emploi, où allait-il être ? Allais-je avoir une position publique ? Etais-ce dans ma ville ? Avec ça, il allait être écrit sur mon front que je possédais du sang sorcier. Everett aussi aurait sa position grillée. Tous nos efforts pour nous intégrer serait alors tombé à l’eau. Si le décret avançait une possibilité d’emploi cela ne signifiait pas que les mentalités avaient changés ! Etais-ce possible que je me face harceler dans la rue ? Ou même qu’on jette un pavé dans l’une des fenêtres de la cuisine ? Cela avait déjà été vu.

- Euh…Oui, excusez-moi, ce serait pour une attestation.

L’homme arquait un sourcil.

- De quel type ?

- Une attestation de résidence ?


                                                                                                                       
                                                                                                               - 0 - 


Le début de la soirée commençait tout doucement à pointer le bout de son nez et presque d’une façon intrinsèque, le vent s’était levé. Le bruissement de l’air qui passait entre les feuilles du Saule pleureur, plantée à l’intérieur de la cour à l’avant de la maison, emplissait ma chambre. J’en adorais le bruit le soir lorsque je fermais mes paupières, cela venait me bercer.

Néanmoins, mon état émotionnel était d’une toute autre nature . Les mains tremblantes, je tenais l’attestation de résidence de la rue des étangs noirs avec un profond dépits. Comme je me sentais idiote. –Lâche aussi et honteuse de l’être. Depuis ma plus jeune enfance, je m’étais considéré comme une fille de caractère. C’était facile de le dire : je n’avais rien vécu. C’était facile de tenir tête à mon père ou à mes copines de classe. Là, c’était d’un tout autre niveau et je venais de le réaliser.

Et pourtant, je m’étais dégonflée. A la première véritable épreuve de la vie, je m’étais dégonflée. J’étais trop dégoutée. J’avais l’impression de découvrir de la plus violente des manières une partie de ma personnalité que je n’avais jusque-là pas soupçonné. Et je ne l’aimais pas.

Plus encore, je me sentais affreusement gênée d’avoir eu honte de mes origines. Cependant, ne nous avait-on pas élevé dans cette idée ? D’horrifier l’existence des sorciers, eux et leur vie dangereuse ? Pas Everett, bien sûr, il n’aurait jamais tenu ce type de discours. Mais les professeurs, les journaux, les politiciens, la télévision. Eux qui formaient une opinion écrasante sur chacune des existences.

D’un mouvement rageur, je jetais l’attestation à la poubelle. Je secouais mon visage avant de sortir de ma chambre.

- Oh, Ekaterina, tu es rentrée. Comment ça s’est passé ?

En vis-à-vis se tenait uniquement la tête de mon père faufilée à travers l’encadrement de la porte de sa chambre.

- C’était fermé, je me suis trompée de jour. Ton dépliant ne doit plus être à jour, je crois.

Nous devions être probablement être l’une des seules familles de Plombière à ne pas avoir internet. Cependant, selon mon père et une amitié complice avec un technopathe, il fallait selon lui ne jamais se fier à ces plateformes-là. C’était du pipo et il y ajoutait des dispositifs incroyables sur le contrôle de ses utilisateurs et nous avions cruellement besoin de l’anonymat. Alors, pas de pc portable ni de wi-fi. Comme si être une sorcière n’était pas déjà assez difficile pour m’intégrer à l’école, je n’étais jamais au courant des séries et des autres histoires qu’elles racontaient avec excitation entre elles. C’était peut-être même une information même pire que d’être sorcier. Mes copines de classes m’auraient dit ça, en tout cas.

Il avait ouvert la porte plus largement et je m’étais rapprochée pour me positionner nonchalamment contre le chambrant de la porte.

- Qu’est-ce que tu fais ?

Maintenant que j’étais plus proche de lui, je réalisais qu’à ses yeux rouges, il avait pleuré. Cependant, ni l’un ni l’autre n’en firent mention. Beaucoup trop gênant.

Il secouait doucement son visage, posant une main tendre sur l’un de ses costumes.

- Oh, je m’étais un peu d’ordre dans ma penderie, rien d’important.

C’était faux. Il l’ignorait mais j’avais connaissance que c’était une activité qu’il faisait régulièrement. Lorsqu’il s’assurait qu’il était seul, il ressortait tout ses costumes qu’il possédait, taillé sur mesure pour chacune des soirées qu’il avait participé. Il avait une anecdote et une histoire pour toutes. Le gala de charité qu’il avait participé à Anvers, le défilé de la marche des fiertés en mai 1986, ses quelques soirées en France et en Italie aussi.

Ces quelques semaines passées m’indiquaient un avant-goût de ce qu’il avait dû vivre lorsque les décrets anti-magie avaient apparu. - Et j’étais certaine qu’il n’avait que la saveur d’un dixième de son expérience. C’était un homme avec une vie grandiose, attaché aux apparences et à ses soirées mondaines. Et, du jour au lendemain, on lui avait tout arraché. Il n’avait plus ce prestige qu’il avait obtenu par les années : c’était un sorcier, c’était devenu un paria. Il avait perdu son emploi suite à la fermeture de l’académie bruxelloise de sorcellerie. Il n’avait plus jamais été invité nul part et n’avait plus eu aucun prétexte pour ressortir ses costumes fantasques. Plus encore, les autorités locales faisaient des rondes après 18h et effectuaient plein de contrôles d’identités. Si bien qu’ils étaient devenus malaisé pour nous de sortir de la bâtisse. Et ainsi, l’homme du monde en était venu à errer à l’intérieur de sa bâtisse, coincé avec sa jeune fille qu’il ne connaissait pas.

- Est-ce que tu veux un coup de main pour les ranger ?

Il cligna des paupières plusieurs fois, surprit.

- Bien sûr. D’accord, alors, il faut les trier par mode, par époque.

Les mains curieuses, j’attrapais l’un des costumes.

- Pourquoi pas par code couleur ?

Il s’esclaffait dans le timbre des aigus.

- Enfin ! Par code de cou---

Il se mordit la lèvre, m’observant.

- Okay, tentons pour cette fois par couleur.

Je souriais. 

- Tu as vu la bibliothécaire ? 

- J'ai vu la bibliothéque, farceuse ! Je n'aime pas ça du tout, je ne m'y retrouve plus tout. 

- Il suffit pourtant de lire par ordre alphabétique.

Un rire s’éclipsait de mes lèvres, écartant deux de mes doigts pour le V de la victoire.

- Du plus clair au plus foncé ?

Il levait les yeux au ciel.

- hmh. Tu sais, je suis curieux du métier qu’ils vont t’attribuer. Si c’est un cadre militaire, je pourrais…nous pourrions sans doute réutiliser le tissu de l’un de ses costumes pour te faire un uniforme.

Je redressais mon nez de sa penderie, les yeux ronds.

- Vraiment ? Ce serait géant !

Il échappait un bref sourire.

- Tu serais la plus à la mode des rangs. Hhm. Du bleu marine ? Oh ! du rouge vermillon ? Non, peut-être trop tape-à-l’œil…

Je secouais mon visage.

- Je devrais probablement m’entrainer avant de porter l’un de ses costumes, je risque de les mettre en lambeaux.

Au visage alarmé et au geste possessif qu’il effectua à l’égard du plastron qu’il avait entre ses mains, je sus rapidement que j’avais vu juste.

 

                                                                                                                   - 0 -

Depuis quelques minutes déjà, je m’évertuais à aller et venir devant la façade de l’administration communale, dans l’idée fantasque que ces cents pas régleraient certainement mon hésitation présente. Malgré mes mouvements et le soleil porté à son sommet, mon sillage était principalement couvert par une large marquise qui dépassait du toit de la devanture. J’y avais réfléchis une bonne partie de la nuit et j’étais venue à cette conclusion : J’allais le faire. J’allais m’inscrire sur cette liste, apprendre à gérer mon don et contribuer à la communauté.

Aujourd’hui était venu le jour où j’avais décidé de réfléchir par moi-même. – Même si toute mon éducation me criait que je prenais un chemin loin des sentiers battus et qu’il serait certainement semé d’embuche. Mais je n’avais pas le choix ou du moins, pas un véritable. C’était soit me laisser couler dans une vie facile et me déposséder de mon identité ou vivre cette existence marginale.

Comment pouvait-on se lier aux autres sans être réellement soi-même, effectuer des gestes sans que ce soit réellement les nôtres, marmonner des syllabes sans qu’elles ne coïncident avec ce que l’on était ? Cela me semblait être un affres de solitude, de regret aussi. Ne privions-nous pas à notre entourage que l’on chérit d’avoir la possibilité de réellement nous connaitre et de nous aimer ?

Jouer ce simulacre, ce n’était-il pas formuler une barrière avec les autres ? Je détesterais cette idée, je crois, de me sentir proche d’un individu et de réaliser que je ne le connaissais en réalité pas d’un centimètre. Je me sentirais sans doute trahie et je ne voulais pas le faire subir aux autres.

Par conséquent, j’avais choisis d’assumer qui j’étais : Ekaterina Bonaccord, descendante d’une haute lignée de sorcier. Malgré les discours des professeurs, des livres d’histoires et de la presse, notre famille avait contribué au pays et à notre histoire.

A présent, je ne pouvais pas faire marche arrière. Je n’avais pas le choix en réalité, c’était ça où rejoindre le destin d’Everett. C’était prendre le risque de m’exposer et de vivre une vie pleine d’embuche où mourir tranquillement dans mon salon dans l’anonymat. Je refusais de le faire, de vivre de la même manière que l’avait fait mon père. Je refusais de renoncer à tout mes rêves, à errer dans chacune des pièces et à chérir chacun des objets de cette maison qui était la mémoire d’une vie dans laquelle je me sentais entière. Je devais aller de l’avant, quoiqu’il m’en coûtait.

Je soufflais d’une respiration tremblante. C’était tout ce que je redoutais et quelques semaines plus tôt, je ne me serais jamais sentie capable d’une telle chose.

- Bonjour. En quoi puis-je vous aider ?

Je me mordais la lèvre, consciente du cortège d’humain derrière mon épaule. Leurs regards me brûlaient la peau. Tant mieux, c’était maintenant où jamais.

- Je m’appelle Ekaterina Bonaccord. Je suis une sorcière et j’aimerais m’inscrire sur la liste des emplois requérant des pouvoirs magiques.

L’employée scilla à peine avant de me fournir un ticket. 18 numéros à attendre. Bon. L’audace avait le goût de l’éternité.

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Chapitre 2 : Errance et coupure de presse inattendue


                                                                              Chapitre 2 : Errance et coupure de presse inattendue 



Pour l’heure, le n° 29 rue des étangs noirs étaient ébranlés par un air languissant de hip-hop jazz, crachoté par la machinerie d’un chronographe. Déniché dans les plus grands des hasards dans l’un des cartons, je me questionnais encore sur l’apparition de cette sorcellerie. En premier, parce que malgré mon imagination fertile, concevoir Everett écouter cette mélodie dépassait toute forme d’entendement. En second lieu, parce qu’il était probablement anachronique de trouver du hip-hop jazz sur un chronographe.

Comme hypothèse, je supposais qu’il s’agissait d’une de ses trouvailles qu’il avait dénichée lors de ses voyages du monde, avant l’époque d’Oblivion. Peut-être avait-il un ami qui possédait l’une de ses capacités magiques pour créer ce genre d’authenticité ? Je devais absolument le questionner à ce sujet. – Comme bien d'autres choses qui se trouvaient à l’intérieur de cette bâtisse. Nous y étions depuis mes quatre ans et des bibelots et engins innombrables s’amonçaient ici et là. Everett était un passionné d’histoire et collectionnait toute sorte d’antiquité. Ce qui décuplait son enthousiasme et le rendait expert en la matière c’était le don magique qu’il possédait. – D’un simple toucher, il avait le loisir d’en faire parler les lieux, les fondations se mettaient à lui livrer leurs propres mémoires.

Par cette capacité, il avait passé une majorité de sa jeunesse à l’intérieur de divers châteaux et palais, prompt à dévoiler l’Histoire avec un grand H de nos royautés et noblesses sorcières passées. A l’époque, cela avait fait de lui un professeur incroyable dans l’une des académies sorcières du pays. Pendant plusieurs années, il avait participé à une émission radiophonique qui y déclamer quelques sujets historiques. « Mystère d'histoire sorcière » avait connu son lot de popularité et pour bien des vieilles familles sorcières, il s’agissait d’un moment privilégié et attendu avec impatience chaque semaine.

- Miss ?

Ma silhouette se contorsionnait, quelques livres entre les mains, pour voir apparaitre le visage d’un enfant. Il détenait de grosses joues et des boucles brunes sur sa tête qui lui offrait encore un air de poupon. Fergus, l’enfant des voisins qui, selon moi, avait tendance à beaucoup trop traîner ici lorsqu’il avait du temps libre. J’essayais de le chasser à chacune de ses venues mais Everett semblait apprécier son maraudage.

- Je peux avoir du café ?

J’arquais un sourcil, glissant quelques livres dans l’un des rayonnages.

- Absolument dans tes rêves. C’est réservé aux grandes personnes !

- T’en es pas une.

- Toi non plus.

Un ô de surprise agitait ses lèvres.

- woh…c’est le bazar ici. Tu fais quoi ?

- Rien qui te concerne, en tout cas.

Ma voix était agacée et quelque peu sur la défensive. Néanmoins, le garçon parasite voyait juste. Pour l’heure, la bibliothèque avait pris l’apparence d’un capharnaüm sans nom. Habituellement, c’était l’une des pièces les plus rangées et confortables. Elle avait aussi chic allure avec ses méridiennes et ses tapis de velours dotés de passementeries en leurs extrémités. Everett y passait le plus clair de son temps, si bien que, il y avait à toute les heures du jour et de la nuit du bois du jardin à l’intérieur de la cheminée. Néanmoins, pour l'heure, la pièce était parsemée de pile de livres d’un équilibre quelque peu douteux en constellation à travers chaque recoin de la pièce.

- Tu n’es pas censée être en classe ou quelques choses comme ça ? me questionna-t-il. 

Je lui offrais un mauvais regard.

- Et toi ?

Il faisait mine d’être touché au cœur, les gestes quelques peu théâtrales, avant de se volatiliser dans un grand fracas dans les couloirs.

J’ondulais légèrement la tête d’une mine désespérée avant de reprendre mon occupation. Distraitement, je lisais les intitulés des couvertures avant de les ranger sur l’une des étagères. Malgré moi, un sourire amusé agitait mes lèvres à l’idée de découvrir le visage d’Everett lorsqu’il viendrait ce soir se recueillir à travers les lieux. J’avais profité de son absence à la maison pour choisir d’aménager la bibliothèque de la manière qui me plaisait. Depuis toujours, Everett était connu pour être un homme dispersé, attaché à la bonté du cœur et au impression, si bien que depuis des années, il lui semblait évident de classer ses ouvrages par tranches d’auteurs ou d’univers qui pourraient probablement bien s’entendre. Autant dire que cela était une véritable hérésie.

C’était si ridicule et invraisemblable et relevait d’une véritable frustration lorsque je cherchais un auteur en particulier. Je perdais un temps inestimable à comprendre son code de rangement. A mes yeux, empiler des livres par atmosphère et philosophie similaire ne pouvait prétendre, en aucun cas, à l’appellation de «  code de rangement ».

Je fronçais légèrement mon nez en entendant la sonnerie d’un téléphone puis un brouhaha indistinct. Je m’apprêtais à sortir de la pièce pour chasser Fergus lorsque mes prunelles furent attirés par un livre de Charles Laclos classé au côté de Jane Austen et Charlotte Brontë.

J'eus une expression abasourdie : Comment pouvait-il considérer qu’un livre si mesquin et blasphématoire que les Liaisons Dangereuses pouvaient posséder sa place aux cotés des deux autrices ? Je renonçais à comprendre mon paternel. Je secouais mon visage avant de continuer mon tri, rangeant les quelques ouvrages de la seule manière qui pouvait être plausible et satisfaisante : par ordre alphabétique.

L’activité devait sans doute paraitre dérisoire mais j’avais désespérément besoin de m’occuper l’esprit et il s’agissait de la première idée qui m’était venue en tête. C’était ça ou faire inlassablement les cent pas à l’intérieur de l’un des boudoirs et ressasser mes idées noires. Cela m’évitait de me concentrer sur l’entretien passé avec le directeur et l’entrée majestueuse..du gouverneur ? Je ne me rappelais même plus.

J’étais si en colère. Cela faisait trembler chacun de mes muscles et m’empêchaient de dormir la nuit. J’étais accaparée par une énergie que je n’arrivais à extérioriser nulle part. La veille, en faisant la vaisselle, j’avais laissé tomber tout un service contre le carrelage de la cuisine et Everett m’avait regardé totalement éberlué. J’étais furieuse de savoir que ma vie était ruinée. Mon avenir, mes projets, mon groupe d’amis. J’avais l’impression que du jour au lendemain on m’avait volé ma vie pour une raison dont je n’étais responsable et que j’étais incapable de réparer. Je ne pouvais pas faire l’air de rien et modifier le sang sorcier qui coulait dans mes veines. C’était si ridicule. J’étais comme les autres filles de mon âge. Je fuyais mon père et ses occupations bizarroïdes, j’avais envie de regarder la télévision et passer des heures au cinéma. Qu’importe que mon hérédité était différente ? Mes pouvoirs étaient anesthésiés par la marque. Je ne pouvais littéralement pas m’en servir malgré toute la volonté que je pouvais y mettre. Je n’étais dangereuse pour personne et je n’avais pas l’impression que ma personnalité était plus mauvaise que les filles de ma classe. Peut-être plus froide, indépendante, mais je ne voyais en rien un rapport avec mon héritage magique. Pourtant, j’étais punie pour cela. Je n’avais pas les mêmes droits que les autres parce que d’autres personnes que je ne connaissais même pas l’avait décidé à ma place.

Cela me mettait en nage. J’étais perdue et je n’avais aucune idée de quoi faire. J’avais envie de me battre mais…c’était un ennemi tellement plus grand. Comment prendre les armes alors qu’il est question de remettre en question les préjugés de chacun des humains de cette ville ? Cela me brisait le cœur.

- Non, c’est vous qui l’êtes ! Et vous savez ce que vous êtes alors ? Eh bien..eh bien…une raclure de caniveau, oui monsieur ! ……Comment ose-t-il me raccrocher au nez ? quel infâme personnage.

Mes gestes se figèrent en entendant le ton de mon père. Plus alarmant encore, le timbre autoritaire de sa voix et sans doute la forme d’insulte la plus poussée qu’il avait certainement prononcé au cours de son existence. Je quittais la bibliothèque, presque finie, pour le rejoindre. Il était caché au bout du couloir dans un bureau encombré qui dégageait une forte odeur lambrissée.

Des bas de chausses crèmes m’apparurent en premier, alors que ses jambes pendaient nonchalamment en dessous de son secrétaire. Il avait déboutonné quelques boutons de sa chemise, une expression inconfortable sur le visage. Ses doigts étaient entourés autour d’un combiné de téléphone brunâtre et les gestes concis, il semblait parcourir une liste à l’écriture soignée. L’homme avait manifestement couché quelques idées sur du papier à lettre, dressée de l’entête des Bonaccord.

- Everett ? Je ne t’avais pas entendu…tu es rentré il y a longtemps ?

Il camouflait son visage entre ses mains en coupe.

- C’est sans espoir, Ekate.

Un pli soucieux venait apparaitre à travers mon front. Je m’approchais, le pas prudent.

- Je viens de téléphoner à chacune des écoles de Plombière et même les villes environnantes et….aucune ne nous accepte. Il suffit que je décline le nom des Bonaccord pour que…

Il soupirait.

- Wyatt Van Goetsenvoen. J’ai toujours su que c’était un affreux personnage. Il faut toujours se méfier d’un homme qui porte des chemises froissées. C’est un signe évident de….enfin, bref, ce n’est pas important.

Légèrement pantoise, ma silhouette se laissait couler sur l’une des chaises.

- Tu es sur de les avoir toute essayée ?

Il acquiesçait avec lenteur. D’un mouvement véloce, je chassais une mèche de cheveux qui collait ma joue, non certaine de savoir comment réagir. J’avais l’impression d’être paralysée sur ma chaise, plombée d’un avenir qui n’existait plus. J’essayais de prendre un air détaché, comme si cela n’entachait pas directement mon existence mais, c’était difficile. Evasivement, j’hochais la tête à plusieurs reprise comme pour signifier que je comprenais la situation. – Même ce n’était pas le cas et qu'au final, mon geste était légèrement tremblant. J’utilisais tout mon courage pour ne pas me mettre à pleurer. C’était déjà terriblement gênant comme situation, cela devait être la première fois que mon père se montrait si troublé et investi à mon sujet.

La majorité du temps, il y avait du personnel diurne et non diurne qui agissait comme barrière entre nous. Everett Bonaccord n’était certainement pas moulé pour être père et j’étais certaine qu’il ne s’était jamais véritablement fait à l’idée. Il se montrait gauche et maladroit et semblait convaincu qu’il méconnaissait cette jeune fille avec qui il vivait. Je lui donnais entièrement raison.

Malgré l’amertume qui somnolait en moi, j’avais un certain respect à son égard. A mes yeux, c’était un grand homme. La majorité de mon enfance, il s’était attelé à voyager à travers le monde sorcier. – Toujours prompt à rejoindre une conférence, un gala, l’ouverture d’un musée. Des myriades de pays à visiter aussi et tant de lieux à découvrir, prêt à lui dévoiler leur mémoire. C’était un homme passionné qui désirait que je développe ma propre passion. – C’était source infini de plaisir et avec les années, nous nous étions accordé à croire que l’école des humains et leurs matières de droit avaient tout pour m’intéresser. Ca m’offrait de l’autonomie et de l’indépendance et c’est tout ce que je recherchais aussi.

Maintenant, tout était fichu à l’eau.

- Nous pourrions…déménager ?

L’hypothèse s’était jetée dans l’air, sans que je ne prenne le temps de la considérer. Le sorcier avait gardé le combiné entre ses mains, comme un objet à s’y attacher, laissant y discourir un bip sonore à l’intérieur de la pièce.

- Oh, j’y ai également pensé. Mais cela me semble si risqué. Plus j’y réfléchis et plus je me dis que ce serait davantage attirer l’attention sur nous. Les déménagements, ça attise la suspicion des voisins. C’est exactement que ce font les sorciers, ils changent régulièrement de ville pour se faire oublier leur origine. Les humains ne sont pas dupes, on enquêterait probablement sur notre famille à notre arrivée…

- Alors c’est tout ? C’est tout ce qu’il y à faire ? Accepter la situation ?


A leur origine, les Bonaccord étaient une vieille famille de sorcier qui avait connu son essor dans les années 1820. Nous possédions un petit manoir avec son lot d’armoiries et de prestiges. Cependant, lorsque les décrets se multiplièrent pour abroger toute forme de magie, nous fûmes jugés rapidement comme hérétique. J’en avais très peu de souvenir mais nous avions dû fuir rapidement la maison familiale pour se réfugier à la rue des étangs noirs. C’était une vieille bicoque mais le propriétaire ne venait jamais fouiner son nez. A cette époque, la plupart des familles sorcières s’étaient volatilisées pour tasser leur origine et tenter un nouveau départ.

En quelques années, la communauté magique s’était dissoute et il était particulièrement draconien de savoir qui était véritablement un sorcier dans l’entourage ou non.

- Oh, je me sens si déçu. Je ne sais pas quoi dire d’autres, se contenta-t-il de dire, d'une voix plate. 

L’émotion me barrait les lèvres et je faisais tout les efforts du monde pour ne pas fondre en larmes. Everett dû le remarquer car, pour la première fois, il saisit alors ma main pour essayer de me réconforter.

Soudainement, un vacarme s’ensuivit, à la sonorité d’une ribambelle d’objets qui se fracassaient sur le sol. En quelques secondes, l’intimité de l’instant s’était morcelé.

- Fergus ? Oh non, je suis sûr qu’il est allé dans la pièce interdite..

J’affichais une légère grimace avant de le suivre dans le couloir. L’enfant apparu alors couvert de poussière, redressant ses mains pour clamer son innocence.

- Je suis tombé sans faire exprès dans la pièce.

Les joues d’Everett était rouge de colère.

- Tu rigoles, j’espère ? Elle est verrouillée, la clé est dans…tu n’as pas à savoir où elle est d’ailleurs.

Le plus jeune se mordit la lèvre.

- Je suis désolé. Vous êtes fâché ? Mais vous refusiez de me dire ce qu’il y avait à l’intérieur…

Il soupirait, lui offrant une légère poussée dans son dos pour qu’il avance à travers le couloir.

- Ca suffit, rentre maintenant. Il n’y a rien dans cette pièce, je te l’ai déjà expliqué.

- Je sais mais…

- C’est une pièce sacrée. Il s’est passé des choses terribles…la maison m’a dit…Je ne préfère pas qu’on y aie.

Une lueur d’excitation avait reprit possession du regard de Fergus.

- Il y a des esprits ? Un meurtre ? oh dites-moi !

- Non ! Je ne te dirais rien. Et puis, j’ai lu cette maison il y’a si longtemps. Les maisons changent, comme les gens tu sais. Il y a des chose qu’il faut respecter et cette pièce en fait partie. D’accord ?

Le gamin riait à n’en plus finir, amusé par les paroles abracadabrantes que disait mon paternel. Pour les humains du moins, cela semblait excentrique. J’avais bien essayé de lui expliquer maintes fois, suite à des échecs répétitifs dans les sphères publiques, qu’il ne pouvait pas aborder les mêmes sujets, les mêmes réflexions qu’autrefois, que ce n’était pas compréhensible pour nous autres, mais il n’avait jamais pris la peine d’écouter. Je crois qu’il aimait s’emmurer dans son âge d’or.

- Attendez, j’ai quelques choses pour vous.

L’enfant traversa le couloir en courant avant de rejoindre l’une des pièces avant de réapparaitre quelques minutes plus tard. Il affichait un drôle de chapeau fait de papiers journal. Il se mit sur la pointe des pieds pour essayer de lui mettre. Je levais les yeux au ciel par cette supercherie. Un large sourire enfantin égayait déjà les lèvres d’Evrett.

- Oh que c’est charmant….

Je secouais mon visage. Lorsqu’il le fit tourner entre ses doigts, l’homme se figea. Il tourna le papier d’une drôle de façon pour lire entre les lignes.

-…Fergus. C’était le journal de ce matin ?

- Euh, oui je pense…J’ai voulu utiliser que les publicités mais il n’y avait pas assez de…eh ! que faites-vous, j’ai pris du temps à le faire !

L’expression scandalisée faisait écho aux gestes agités d’Everett qui décortiquait le couvre-chef de fortune pour lire l’article furieusement.

- Que se passe-t-il ?

- On va retrouver nos pouvoirs. Ils ont passés un décret.

Il croisait mon regard, l’air d’halluciner.

- C’est…c’est incroyable. Ils parlent de condition, de marché économique. Les sorciers auraient la possibilité d’utiliser leur capacité magique dans le cadre d’un emploi. Ca va se passer ici, à Plombière ? 

Je fronçais les sourcils.

- Donc, ce serait limité ? Seulement dans le cadre du travail ? Laisse-moi deviner, c'est une assemblée d'humains qui a décidé ? 

- Eh, je suis un humain, toi aussi d’ailleurs ! se scandalisait Fergus. Je le fusillais du regard et pour toute réponse, il me tirait la langue.

- Cessez tous les deux, fit le sorcier, sa silhouette cachée derrière le papier.

Un silence flotta quelques secondes pendant que l'enfant se contenait de liberer son flux d'énergies et de bétises coutûmière. Après un temps, la sonnerie de téléphone retentit alors à travers la maison.

J'offrais un regard interrogateur à mon père.

- Tu crois que c'est l'une des écoles ?

Fergus s'était déjà volatilisé pour décrocher l'appel à quelques mètres de là. En le voyant faire, Everett referma rapidement la dépêche pour le dépasser et décrocher à sa place. Il lui tapotait ses mains d'un air désapprobateur. 

- C'est l'hôte de maison qui doit décrocher. Tes humains ne t'apprennent rien ? 

Le brun jugeait mon père avec désapprobation, paralysé sur l'idée du coup de téléphone qu'il venait de manqué.

- On n’a pas de téléphone comme ça. On a des smartphones, nous.

Everett posait une main sur sa bouche pour le faire taire avant de décrocher.

- Résidence Bonaccord, je vous écoute.

Sa déference fût rapidement remplacée par une gaieté nouvelle.

- Oh, Leonilla ! Comme je suis contente de t'entendre. Attends quelques secondes, je vais te mettre sur hautparleur, ta nièce est dans la pièce. 

Il appuyait sur un bouton avant de déposer le combiné sur le côté. Bientôt sa voix rauque remplit alors la pièce. Au silence calfeutré qui s’imposait entre chacune de ses phrases, je l’imaginais fumer l’une de ses longues cigarettes avec ces espèces de tiges sophistiquées pour ne pas faire jaunir les doigts.

- Dépêche-toi, Everett. Je n’ai quelques pièces sur moi. Je suis dans une de ses cabines de téléphone public, l’un des derniers que j’ai dû trouver en ville. Un vrai calvaire cette technologie. Utilisez un portable jetable, disent-ils. Bien sûr. Une sorcière avec un téléphone jetable, comme si cela n’était pas louche. Les jeunes d’aujourd’hui ne savent plus ce que c’est une couverture. Neffsat fait la garde pour l’instant. Nous avons quelques minutes.

Un large sourire remplissait mes lèvres et je m’approchais.

Leonilla Bonaccord était la sœur de mon père et c’était la seule sorcière avec lequel nous étions encore resté en contact. La plupart des contacts sorciers de mon père s’était tapis dans la nature pour feindre leur innocence. Enfin, avec pour crime absolu de celui d’être sorcier. Mon père n’avait jamais été proche d’elle, ils étaient beaucoup trop différent. Mais le sang, c’était le sang. Les Bonaccord c’était sacré. Si bien que nous avions régulièrement des lettres qui venaient compter ses nouvelles. Je l’adorais parce qu’elle était indomptable et pleine de mystères. Ses lettres arrivaient toujours par des chemins détournés et ses écrits étaient truqués de messages cachés que je passais des heures à essayer de décortiquer. J’étais certaine d’en inventer la moitié, mais cela faisait son charme. J’étais admirative de la femme qu’elle était et elle reflétait un idéal adulte que je rêvais d’être.

Everett soupçonnait l’adoration que j’avais pour elle et le voyait d’un terrible mauvais œil. C’était comme ça. Elle avait la quarantaine et ne s’était jamais mariée. A la place, elle avait bâtit un empire et possédait tout un circuit de fioles ensorcelées. Everett détestait cette idée mais une partie de la fortune Bonaccord s’était fortifié grâce à elle. J’étais émerveillée de la vie qu’elle menait : Elle était toujours en vadrouille, ici et là, à camoufler son identité des autorités et à étendre son réseau. Elle tenait ses hommes d’un main de fer et était respectée. Ses correspondances m’avaient bien aidées lorsque j’étais plus jeune et que j’avais plein de questions de jeune adolescente et aucune mère à qui les poser.

C’était déconcertant d’imaginer qu’Everett et elle avait côtoyé un jour un même foyer, une même table pour déjeuner. – Avec sa façon d’être, son autorité, sa noircir et Emile, prompt à une gentillesse sans faille, taillé dans des costards flamboyants et rêvant de partager l’univers des royautés.

Et surtout, ce qui me rapprochait d’elle, c’est que nous partagions le même pouvoir. Nous étions des trancheuses. Par la machination de notre esprit, nous avions le loisir d’entailler, blesser, trancher des humains ou des objets inanimés. Je l’imaginais à l’œuvre, dans sa jeunesse et ça devait être terriblement excitant. – Pour ma part, c’était…une capacité hypothétique. Je n’en avais aucun souvenir, la marque m’avait entravé les poignets à l’âge de mes 4 ans, de sorte, que je ne m’en rappelais nullement.

Cependant, selon Everett, j’avais montré quelques signaux comportementaux identiques à ceux de Leony. Le soir parfois, je songeais à ce qu’aurait pu être ma vie si j’avais pu jouir de cette capacité au quotidien. Je m’imaginais sauter de toit en toit en fuyant des brigands. Enfin, ça, c’était dans l’hypothèse qu’il n’y ait plus de couvre feux pour les sorciers. Ce n’était d’ailleurs pas un véritable couvre feux qui était d’application mais, ce n’était pas important pour le moment.

- Miss Ekateria Bonaccord est demandé à l’accueil du monde réel, l’atterrissage risque d’être brutal…

Un grognement de douleur s’échappait d’entre mes lèvres lorsqu’un coup volait dans mon tibias.

- Fergus ! Je jure devant dieu que je vais te tuer, grognais-je entre mes dents.

Mon père m’offrait un regard polaire. Cependant, l’éclat de rire qui perça le combiné vint adoucir l’air furibond qu’affichait ses traits.

- Je te le déconseille, ma chère. Crois-moi d’expérience, avoir un corps sur les bras à enterrer c’est bien des soucis. A part si tu as de l’acide et des allumettes.

J’éclatais de rire.

- Bonjour ma tante.

- Et elle possède une voix et elle ne grogne même pas ! Ravie de t’entendre Trésor.

Le son caractéristique d’un zip se fit entendre. Une deuxième cigarette.

- Bon. Passons aux choses sérieuses. Le plat de consistance : Vous avez lu les journaux de ce matin ?

L’échine de mon père se redressait, plus attentif.

- Oui, à l’instant. Le décret, on va pouvoir réutiliser nos pouvoirs.

Elle sifflait à travers le combiné.

- Par les sorcières de Salem, ici, en ville, ça s’est propagé comme une bombe. Tous le monde en parle, dans chacun des coins de rues.

L’homme remit son nœud papillon en place qui avait pris un angle bizarre suite à son agitation.

- Je n’arrive tout simplement pas à y croire, Leonilla. Le gouvernement, la mentalité de ses humains….J’avais l’impression que nous n’aurions plus jamais notre liberté, que c’était devenu un fait établi, pour tous. Une situation normalisée. Je n’aurais jamais songé qu’on fasse marche arrière. Peut-être que…c’est un premier pas vers une ère nouvelle, une ère pour nous.

Il était ému et je le voyais.

- Everett, espèce de sot, si je t’avais sous la main, je te lancerais au visage le contenu de mon sac. Et crois-moi, il y a bien des choses inexplicables et douloureuses dedans. Comment peux-tu être si naïf ?

Il fronçait les sourcils.

- Peux-tu me dire en quoi Everett Jorgen Bonaccord, ce décret sera permissif pour nous ? Ils offrent des miettes, ouvre les yeux ! Ce sont des miettes de libertés. Qui profitent à qui ? A nous ? Tu parles. Au capitalisme, oui ! Aux grandes entreprises, au marché public, aux politiciens ! Il s’agit simplement de mettre au profit nos pouvoirs. Réfléchis, ce que tu fais, ce que je fais, ça éliminerait le travail d’au moins 3 à 4 personnes. Pour l’état, c’est utiliser moins de main d’œuvre, réaliser de la plus haute qualité, de…

Mon père s’agitait.

- Ca suffit, j’ai bien entendu. Tu fabules, comme toujours. On en a déjà discuté, tu vois toujours le verre à moitié vide…

- Et toi, tu es un incorrigible optimiste ! L’état, cela les arrange bien d’avoir des gens comme toi !

Il bombait le torse.

- Comment ça, comme moi ? J’espère bien, je suis un honnête citoyen.

Elle se mettait à rire.

- Es-tu venu pour liquider tes pièces pour te moquer de moi ? Je vais raccrocher dans ce cas.

- Tu vas me raccrocher au nez ? A moi, ta chère sœur ? Est-ce de cette façon que tu éduques ta fille, à lui apprendre de ne pas respecter ses ainés ?

Je tirais le col du t-shirt de Fergus et lui chuchotait : « Va nous chercher des chips. Ca va être long, je le sens ».

 

 

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Chapitre 1 : Chemise tâchée et dégringolade

Nouvelle histoire : Des héroïnes, des pouvoirs magiques et du militantisme

 

 Chapitre 1 : Chemise tâchée et dégringolade. 

 


Avec lenteur, la saison déclinait. Bientôt, on fêterait le solstice d'automne, cette période charnière oscillant entre son humeur opaline et un cortège tape à l'œil de nuée pourpre, au défilement des feuilles craquelant sous le poids de mes bottines. Présentement, il n'en demeurait qu'un feuillage gercé par le feulement du vent qui se rabattait contre ma joue.

 

Mes prunelles brunâtres s'accrochaient aux quelques branchages qui entouraient la cour pavée de petites dalles de notre vieille bâtisse. Mes genoux noueux et mes chevilles étaient comme plantées dans le sol, propre à s'emmêler jusqu'à jamais dans ses racines. Un souffle sonore s'écartait d'entre mes lèvres, se mêlant au bruit tapageur des quelques oiseaux qui pillaient ici et là. 

Malgré le froid indicible qui s'insinuait à travers mes vêtements, mes épaules étaient brûlées à vif, alourdie par l'emprunte visuelle des quelques passants. – Des voisins aussi. J'avais bien conscience que mon immobilité devant mon foyer devait certainement paraître quelque peu idiote. L'embarras qui m'éprenait était, cependant, d'un faible pourcentage comparé à celui qui m'attendait à l'intérieur. Il n'était certainement jamais idiot de vouloir éviter la déception de l'un de ses proches.

Quelques gouttes d'eau ruisselèrent le long de ma cape bleutée et d'un éclat assourdissant venait s'abattre une pluie torrentielle. J'écarquillais mes yeux de surprise et avec vélocité, je franchissais les quelques marches pour m'abriter à l'intérieur. D'un mouvement rapide, je pivotais mon visage vers la porte en bois d'if, comme pour vérifier les conséquences de mon geste impulsif. Je pinçais mes lèvres avant de laisser tomber mes quelques livres de es sur un banc apposé au mur du couloir, pour y soulever ma cape et secouer mes cheveux brunâtres perlés de goutte d'eau. À travers le déferlement du mauvais temps, quelques notes de piano en sol majeur atteignirent tous de même mes oreilles.

Les gestes nerveux, je nouais mes boucles dans un chignon hâtif, supervisé par le reflet de la vitre de la comtoise de l'entrée. Pendant ce temps, je cherchais mes mots ; ceux qui n’inquiéteraient pas trop Everett. C'était difficile lorsque l'on était glacée d'horreur. J'étais encore paralysée par ce qui venait de se produire. Comment pouvais-je lui relater l’événement alors que je peinais à le considérer moi-même ?

- Fergus, c'est déjà toi ? Je me rends compte que j'ai oublié de te demander---oh. Ekaterina.

Il était trop tard pour envisager un mensonge improvisé. Un homme d'une taille modeste venait d’apparaître dans l'encadrement de la porte. Il possédait une apparence plutôt malingre et, malgré cela, il évoquait un maintien fier et élégant. Dressé d'un costume blanchâtre strié de fine rayure rougeoyante, son visage était encadré d'une chevelure bouclée et au milieu de son visage trônait habituellement un immense sourire. Pour l'instant, il m'offrait une expression de franche perplexité. Il tenait quelques partitions dans ses mains et les mouvements oisifs, il tâtait la doublure de son costume. Je le devinais occupé à chercher sa montre gousset.

- Flûte...il est si tard ? Je perds la notion du temps. J'étais seulement en train de faire la troisième partie de l'Alta Pressione..Nous sommes déjà au couvre-feu ?

Ses mouvements cessèrent de s'agiter, lorsqu'en-fin, ses iris se posèrent sur le cadran de sa montre. Ses épaules se coulèrent de soulagement et il reparti dans la pièce adjacente, cherchant à mettre de l'ordre sur la table principale, jonché d'ouvrages et de partitions.

- Comme l'époque d'Oblivion me manque, si tu savais chère Ekate ! À cette époque-là, nos précepteurs ne nous relâchaient pas au milieu de l'après-midi. L'important c'était d'apprendre et de s'améliorer ! Rétorquait la voix d'Everett, à moitié mélancolique et désapprobatrice.

Silencieuse, je m'attachais à lever les yeux au ciel.

- Je sais, oui.

Malgré-moi, mes mots étaient teintés d'agacement, d'une empathie indéchiffrable aussi. Il en tenait plus d'un assentiment paresseux à l'égard de son discours redondant pour évoquer cette période symbolique. C'était certainement facile pour moi de m'en moquer, bien plus, lorsque j'en avais dans mes souvenirs que mes premières années. – Et cela était si mince. Trop peu pour que cette époque n'aie une réelle empreinte indélébile sur mon âme, trop courte pour qu'elle n'en façonne mon état d'esprit et m'évoque un sentiment de nostalgie.

Cela me laissait toujours songeuse lorsqu'il venait l'évoquer, de temps à autre. – Comment étais-ce ? Je tentais de m'imaginer un monde muni de sorciers ayant le contrôle entier de leur pouvoir, épanoui dans la magie et intégré dans la société. Malgré-moi, j'avais cette intime conviction que cela devait résolument être une période si chaotique et dangereuse. Le climat ambiant devait être encré d'insécurité et d'actions individualistes. Était-il commun de s'arracher à travers des guerres ?

Plus jeune, lorsque j'avais évoqué mets craintes à voix haute au sommet de mon opinion d'enfant, Everett s'était contenté d'éclater d'un large rire tout en secouant son visage. « Des guerres ? » disait-il. « C'était bien les antipodes ! C'était un meli-mélo de gaieté sans nom ! La magie, c'est la beauté, le mouvement et le partage..»

Malgré les années écoulées, cela me paraissait toujours utopique d'imaginer cette période où les êtres humains et les créatures magiques – nous les sorciers ; nous avions vécu en symbiose. C'était il y avait fort longtemps, de toute façon, une quinzaine d'années à vue d'œil. Le système avait vécu son essor jusqu'à l'apparition progressive de restriction. Puis s'en était suivi des décrets ministériels qui avaient mis pieds à toute machination de sorcellerie et de folklore ; dans le monde des humains, ce n'était plus toléré. Pour cause, je ne l'avais pratiquement jamais connu.

Je me raclais la gorge, cherchant à récupérer son attention.

- ...hmh ?

Il y eu un léger flottement, pendant lequel je cherchais mes mots, alors que son non-verbal commençait à transparaître l'inconfort. Il se frottait maladroitement les mains, comme peu habitué que l'on échange autant l'un et l'autre en une journée. Il est vrai que cela nous ressemblait peu. Everett n'avait jamais été très animé par l'idée d'endosser son rôle de père et il en découlait une certaine distance couvée de maladresse entre nous. La majorité du temps, nous voguions à nos préoccupations respectives et cela nous convenait parfaitement.

Cependant, l'incident qui s'était produit un peu plus tôt dans la journée pouvait –hypothétiquement - générer un certain nombre de conséquences sur mon parcours scolaire et sur notre intégration au sein de Plombière, notre quartier. Je ne pouvais pas seulement choisir de l'ignorer, malgré l'envie grandissante que j'avais.

Le maintien de ma colonne plutôt rectiligne, les mots s'échappèrent difficilement de mes lèvres.

- En réalité...Les es se terminaient bien plus tard.

Je frottais nerveusement mes mains l'une contre l'autre.

- Seulement, il s'est passé quelques choses en e et le directeur m'a renv...demandé de rentrer.

En quelques secondes, ses traits s'étaient composés d'un masque d'effroi.

- Renvoyé ? Ekaterina ! S'offusquait-il.

Il secouait la tête, faisant virevolter ses boucles brunes de droite à gauche.

- Mais enfin, toi qui es toujours si exempl..Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

Le visage de marbre et quelque peu blême, je poursuivais.

- C'est tellement idiot...Nous étions dans un atelier créatif et Ezekiel a fait tomber sur moi un bocal d'eau, j'étais trempée. Du moins, ma chemise blanche était trempée et..

Il couvrait sa figure de ses larges mains.

- Oh, non. Ils ont vu tes tatouages aux poignets.

Je me mordais la lèvre, acquiesçant avec lenteur. Cette marque à l'encre de Chine, c'était l'emprunte magique des sorciers. Toute créature magique en possédait une aux poignets. C'était une restriction aussi, posée à la naissance. Mais...pour l'instant, ce n'était pas le plus important. Il me couvait d'un regard déçu, comme peu habitué à ce que je lui pose problème, avant de s'emmurer dans une soudaine vive angoisse. Il s'était redressé de tout son long à présent et faisait les cent pas, bientôt enivré de gestes grandiloquents.

- C'est une catastrophe...qu'allons-nous faire ? Oh Ekate...L'école, ils ne garderont pas le secret ! Tout le monde va savoir que nous sommes sorciers. Et les professeurs qu'ont-ils dit ?

J'échappais un bref soupir rageur, serrant les dents.

- Ils m'ont regardé avec désapprobation, bien sûr...Ils m'ont demandé de rentrer immédiatement me changer et de revenir demain, que je ne pouvais pas rester à l'école dans cette tenue, que c'était contraire au cadre d'un enseignement.

Il acquiesçait avec vigueur, toujours imprégné de ses vives craintes.

- Oui, oui, oui...J'imagine bien. Écoute...ne faisons rien pour l'instant. C'est un accident, cela arrive. J'irais voir le directeur dans quelques jours, lorsque l'incident sera clos.

Mes sourcils se froncèrent sensiblement.

- Lorsque l'incident sera clos ? Everett ! Rétorquais-je, d'une voix glacée. J'ai été exclue du cours simplement parce qu'on voyait mes poignets...Comment peux-tu trouver ça normal ? C'est totalement ridicule et c'était franchement humiliant. En plus, j'avais un cours de math important cet après -midi et je n'ai pas pu y assister. Cela va me mettre en retard, tout simplement parce que ces humains à la noix possèdent un esprit étriqués ! Je m'en fiche de leur tradition et leur culture bien-pensante...Cependant, c'est injuste. C'est quand mon droit d'assister à ses cours. Tu crois que j'aurais une note dans mon dossier ? pour les universités ? C'est m'inquiète, tu sais.

- Oui, bien sûr, je comprends bien...Simplement, ça ne vaut pas la peine de remuer ciel et terre, d'accord ? Je connais ton tempérament et je t'assure que là il faut agir avec modération. Nous devrions prendre plus le temps d'y réfléchir avant de faire quoique ce soit.

Sa voix était suppliante et soucieuse de faire les choses de la bonne manière. D'un large soupir, j'acquiesçais à contrecœur.

 

 

 

                                                                                                   - 0 -

- Promets-moi que tout va bien se passer, Ekate.

- Je n'ai pas encore le pouvoir de contrôler l'attitude des autres.

- Ne fais pas la maligne, tu sais bien ce que je veux dire. N'attire pas l'attention et n'attire pas les ennuis si tu peux l'éviter. 

Nous étions aux premières heures de la matinée, seuls quelques rayons lumineux parvenaient à s'échapper à travers les rideaux tirés. Une obscurité semi-ambiante régnait au sein des pièces, de sorte que les vieux meubles chamarrés altéraient l'atmosphère de la maison en un sentiment lugubre. D'une main pressée, j'essayais de terminer un tressage à travers mes mèches brunes avant de me volatiliser.

La noirceur de la pièce obscurait sensiblement mon reflet à travers le miroir et je peinais à croiser mon image. Mes prunelles noisettes, ma peau diaphane et mes boucles brunes qui ondulaient le long de mon dos. Une ombre m’empêchait de détailler mon visage, cependant, il se dessinait distinctement dans ma mémoire. Une mâchoire plutôt carrée, des lèvres beaucoup trop fine et quelques brèves tâches de rousseurs. J'avais toujours trouvé les traits de mon visage plutôt masculin, surtout ma mâchoire saillante, mais mon père s'obstinait à dire que je tenais des beautés froides à la Helena Bonham Carter. - Avec 25 ans de moins bien sûr. J'étais plus sceptique mais je ne l'avais pas contredis. Je m'étais davantage demandé comment il connaissait cette actrice étant donné qu'il regardait peu le cinéma. Ce type de cinéma en tout cas. J'étais plutôt grande pour mon âge et souvent je dépassais les garçons d'une tête. La plupart des garçons de mon âge ne semblait pas me regarder, en 3ème année, j'avais cru entendre « une planche à pain » et il était vrai que malgré ma puberté, je n'avais quasiment attrapé aucune forme par rapport aux filles de ma e.

- Ekate, tu m'écoutes ?

Je repris la notion du fil de mes pensées en remarquant la silhouette d'Everett à travers le reflet du miroir. Il était en chemise de nuit de soie d'un jaune plutôt vif et semblait soucieux d'apaiser les choses.

- Oui, j'ai entendu. Je ne ferais rien promis. A condition que les autres ne fassent rien.

Le sorcier paru d'abord se détendre avant de s'agiter de nouveau à l'entente de mes paroles. Je lui offrais un regard malicieux, malgré-moi, avant de rapporter mon attention à travers le miroir du seuil de l'entrée.

Je riais.

- Oh, je t'en prie, n'utilise pas cet air...

Je me mordais la lèvre.

- Je suis d'accord avec toi, okay ? Je ne chercherais pas à envenimer la situation et je ferais profil bas dans un premier pas. Seulement..tu n'as aucune idée de ce que c'est de partager une e avec des gens de mon âge. Ils sont parfois bêtes et mesquins et tu n'imagines pas ce qu'ils ont fait au début de l'année à Ezekiel parce qu'il avait un look un peu différent. Je refuse de me laisser marcher sur les pieds de cette façon.

Il m'offrit un regard indécis, dans l'incapacité de me contredire malgré l'envie qui l'éprenait.

- Bien, d'accord. Nous verrons, je suppose. Allez, va-t-en, tu vas finir par être en retard.

Il marqua un silence.

-Tu, est-ce que tu...enfin, je veux dire.. non, ce n'est pas important.

Il semblait animé par une chose qu'il n'osait évoquer à voix haute.

- Hmh ?

J'arquais un sourcil dubitatif, il en paru embarrassé.

- C'est comme ça que tu sors ? Tu ne penses pas que tu devrais mettre un gilet ? Par prévision ?

Un grognement agacé s'échappait d'entre mes lèvres avant que je ne m'éclipse dans une envolée.

- Bonne journée Everett ! Claquais-je entre mes dents.

 


Le sol était moucheté par le soleil éclatant, offrant un large contraste par rapport à la tempête de la veille qui avait laissé quelques flaques qui s'amarraient autour de moi pendant que je traversais la cour. L'espace était désert, à présent, pendant que la majorité des élèves formaient des sillons de passages dans les couloirs pour rejoindre leur e. Même en période de récréation, l'air de jeux n'avait jamais été réellement noirci d'élèves. C'était une petite école religieuse qui fonctionnait souvent avec les mêmes familles. Plombière, le quartier où nous habitions possédait aussi une école financée par l'état qui attirait davantage de monde. Everett s'y était refusé car, selon son opinion, je bénéficierais d'un meilleur enseignement ici. Le débat avait souvent éclos dans notre quartier et en définitive, il semblait qu'il s'agissait plutôt d'une affinité personnelle plutôt qu'un réelle différence de niveau. L'allure véloce, je contournais les quelques affaissements de terrains qui commençaient à se former, enduisant l'extrémité de mes bottines en cuir de boue. Je tirais légèrement sur ma chemise bleutée et le pan de ma jupe pour paraître plus présentable avant de m'approcher du groupe de ma classe.

J'étais assez nerveuse, je ne l'avais pas évoqué à la maison, mais je craignais les réactions des autres, mes amis surtout. Après tout, c'était une tare d'être un sorcier. J'avais à peine dormi de la nuit, n'arrêtant pas d'imaginer un discours préparé pour les convaincre de ne pas m'exclure de leur groupe. – Casser les préjugés, surtout. Non, je n'étais pas dangereuse et je ne m'amuserais pas à faire des sortilèges horrifiques lorsque je serais fâchée avec eux. J'étais juste moi, l'Eka qu'ils avaient toujours connu. Non, je n'étais pas avide de pouvoir jusqu'à vouloir assouvir les autres à mes souhaits...Enfin. Le problème était que j'étais connue pour être ambitieuse mais, je me sentais si éloignée de ces préjugés ! – J'avais du mal moi-même à démêler ce qui était faux du véritable. Après tout, je n'avais jamais connu l'époque avant Oblivion et je ne connaissais aucun sorcier à part mon père et ma tante, Leony. Le gouvernement disait que c'était des créatures dangereuses, volatiles et individualistes, propre à mettre l'humanité en danger. Mon père était incapable de faire du mal à qui-que ce soit...cependant, j'avais un tempérament assez individualiste et ambitieux et cela corroborait au défaut qu'on nous affublait. Comment pouvais-je les convaincre de notre bonté alors que je n'étais même pas sûr moi-même ?

Je peinais parfois à me comprendre et à déterminer quelle personne j'étais et qui je souhaitais être, si je devais en plus me construire ou me déconstruire ou même me justifier par rapport à des stéréotypes qu'on m'associait, ça n'allait pas vraiment arranger mes petits papiers. Surtout que ça ressemblait un peu au mythe de la poule ou de l’œuf, duquel en prenait ça genèse. Est-ce cette ressemblance avec le caractère des sorciers étaient parce que j'en étais une et que naturellement, j'avais acquis ces caractéristiques ? Où est-ce que je l'avais inconsciemment intégré cette façon d'être parce que ces préjugés avaient toujours été véhiculés et je ne m'étais jamais rendue compte que je m'épanouissais à travers eux ? Où peut-être s'agissait-il des traits de coïncidences et que je m'en formalisais beaucoup trop ? C'était bien probable aussi. Y'avait-il véritablement des scientifiques et de sociologues qui avaient dressés une liste de ce que nous étions et ce que nous étions pas ? Ça me semblait un peu farfelu en terme rigueur scientifique.

Arrivée dans les couloirs dressés de petits carrelages blanc et bleus, j'étais rattrapée par le brouhaha sonore de la vie étudiante. Un sourire marquait mes lèvres avec le sentiment de retrouver mon élément. Je m'approchais alors de mon groupe de e qui bavardait entre eux. Je les saluais évasivement, tourmentée et l'esprit accaparé par le devoir d'économie dont je ne parvenais pas à remettre la main dessus.

- Miss Bonaccord ?

Je laissais mes gestes en suspens, occupée à feuilleter les quelques pages volantes à l'intérieur de mon sac de cuir. En relevant mon regard, je découvrais la silhouette rectiligne d'une des éducatrices.

- Veuillez me suivre, le directeur désire vous parler.

Mes sourcils se froncèrent.

- Mais le cours va bientôt commencer, je...

Mes paroles furent accueillies par une lorgnade sibérienne qui m'intimait de ne pas remettre en cause ses sollicitations. D'un mouvement entendu, je marchais dans le sillage de l'éducatrice jusqu'à rejoindre le bureau du responsable. Il était au premier étage, de sorte que, nous serpentâmes uniquement quelques couloirs. Dans l'embardée, je réalisais que j'avais oublié mon déjeuner. J'espérais qu'Ezekiel aurait quelques pièces sur lui et qu'il pendrait des notes du cours d'économie que nous avions. Avait-il songé à le faire la veille ? Comme je détestais ne pas posséder ma propre autonomie d'action.

- Restez ici, il viendra vous chercher.

D'un mouvement du menton, j'hochais légèrement la tête. Une enseigne d'un acier chromé était fixé en plein milieu de la porte avec pour inscription « Wyatt Van Goetsenhoven – Directeur de l'établissement scolaire de Plombière ». Mes phalanges caressèrent nerveusement l'emprunte encrée à mon poignet. La marque était physiquement similaire pour chacun des sorciers et grandissait avec l'âge. Everett la détestait parce qu'il trouvait qu'elle était impersonnelle et il la ressentait comme un véritable corps étranger. Avec un certain amusement, je m'étais quelquefois émis à imaginer quelle forme personnelle aurait-elle pris si celle-ci avait été la source d'une éclosion magique. Cependant, malgré le nom ambivalent qu'elle portait, c'était une machination humaine imposée suite au régime d'Oblivion pour anesthésier la quantité magique que possédait chacun des sorciers. Elle sommeillait en chacun de nous, prêt à vouloir se dévoiler et à jamais celé par un verrou encré dans notre peau. À s'y méprendre, je trouvais qu'elle prenait l'apparence d'un chapelet qui s'entortillait autour du bras. C'était devenu presque un geste rassurant que celui de concentrer son attention sur chacune des billes qui composaient la ligne ondulatoire.

La porte s'ouvrit.

Ma silhouette dépassait rapidement l'encadrement de la porte pour pénétrer à l'intérieur du bureau du directeur. Il triait quelques papiers qu'il déposait dans plusieurs volets derrière lui.

- Miss Ekaterina Bonaccord.

L'échine un peu rigide, je prenais place sur l'une des chaises en fer. D'un mouvement nerveux, je déposais mon sac sur mes genoux. La pièce était mal éclairée et striée de rayon lumineux modélisés par les stores à moitié baissé. Jusqu'alors, je n'avais jamais eu l'occasion de rencontrer le directeur si ce n'était qu'à défaut de le croiser, en coup de vent, dans les couloirs. L'homme était corpulent et paraissait être à l'étroit dans son costume. Une atmosphère plutôt étouffante régnait autour de lui et l'incitait à appuyer sur son ventilateur pour augmenter la soufflerie. Il pris un mouchoir pour tamponner le crâne dégarni qu'il possédait où perlaient quelques gouttes de sueurs. La légende disait qu'il avait l'habitude de secouer son visage en acquiesçant et qu'il possédait un front hypnotique. J'allais donc en faire ma propre expérience.

- Vous désiriez me voir ?

Il soupirait légèrement, se mouvant de façon indolente, comme s'il ne cherchait pas véritablement à se donner de la peine.

- Miss Bonaccord. Je vous connais depuis quelques années à présent et j'ai conscience de l'élève consciencieuse que vous êtes et du niveau que vous possédez au sein des cours donnés par les professeurs de l'établissement.

Mes épaules se tendirent légèrement, mitigée par son introduction alarmante.

- Sachez que je suis réellement embêté. Cependant, j'ai beau retourner la situation dans tout le sens, je n'ai malheureusement pas de solution miracle à vous proposer.

- Une solution à ?

- Éviter votre renvoi, Miss. Voyez-vous, suite à l'incident d'hier, les élèves ont rapporté la situation aux parents et...

Il affichait une légère grimace. Une pierre semblait être tombée dans le fond de mon estomac.

- Ils veulent justice. Il m'incombe d'en prendre la responsabilité, Mademoiselle.

Un léger rire nerveux s'échappait d'entre mes lèvres, malgré moi. Avec un certain sarcasme, je répétais « ..Justice ». De quelle justice parlait-il ? Comme si ma présence au sein de la e était une atteinte à leur intégrité physique. C'était terriblement humiliant. Van Goetsenhoven eu l'air de saisir l'agitation que ses paroles m'éveillaient et presque avec un automatisme, il se remit à éponger son front avec un mouchoir.

- Comprenez-les. Il n'est pas interdit d'être sorcier mais...cela dérange. Maintenant que les élèves le savent, ils vont devenir curieux. Les parents n'aiment pas l'idée qu'ils soient déconcentrés. Ce n'est pas l'objectif de l'enseignement, voyez-vous ? Je peux comprendre leur position.

Les gestes nerveux, je tirais légèrement sur la lanière de mon sac de cuir pour le remettre en place. Les joues blêmes, les conséquences de ses paroles glissaient sur moi sans que je n'arrive en réaliser leur portée. J'étais renvoyée. Qu'allais-je faire, au juste ? Mon existence semblait tracée d'évidence : Etre étudiante. Si Everett n'avait jamais été véritablement friand à endosser son rôle de père, il avait pris ce point d'éducation très à cœur ; si je n'aurai le loisir d'être une sorcière, il était primordial que je me confonde à travers le mode d'existence des humains et que j'y trouve ma place. Et cela passait par me cultiver, obtenir une bonne éducation et briller dans un domaine. – Cela m'avait toujours convenu. Je l'avais rêvé de cette façon ; terminer mes études secondaires, commencer mes études supérieures en droit. C'était si intéressant le droit. Ouvrir un cabinet d'avocat avec l'une de mes amies de ma e, Victoire Edas. Comment cela pouvait-il être autrement ? Pour un tatouage ? Cela semblait si grotesque.

Ma morgue coutumière se bousculait au bord de mes lèvres et, les supplications d'Everett me revinrent en mémoire, alors je serrais les dents à la place. Ce n'était certainement pas indiqué, ma position était délicate. – M'énerver, c'était me positionner en tant qu'ennemie au sein de Plombière. Je devais limiter les dégâts. Cela avait quelques choses de déroutant, d'être accepté entièrement pour ce que l'on était et pour un motif arbitraire, devenir hors jeux. C'était douloureux lorsqu'on en avait jamais saisi la probabilité de glisser de l'un à l'autre.

- Y a-t-il quelques choses que je puisse faire pour tenter de vous faire changer d'avis ?

Sous mes dehors flegmatiques, j'avais cependant dû maintenir les tremblements de ma voix. Il se contenta d'effectuer une légère grimace, manifestement résolu. Le timbre polaire, je le remerciais dans l'intention de clore l'entretien. Pourquoi m'époumonerais-je à palabrer dans le vent et éterniser mon supplice si le verdict était déjà tombé ?

Mes phalanges s'apprêtèrent à faire pivoter la clenche de la porte lorsqu'elle fût soudainement ouverte à la volée, dans toute sa grandeur. Je reculais d'un pas, quelque peu décontenancée, tombant nez-à-nez avec un homme bien plus vieux que moi. Il me dépassait d'au moins une tête – et j'avais toujours été considérée plutôt grande pour mon âge et, observait l'intérieur du bureau d'une expression inquisitrice. Quelle entrée.

L'inconnu détenait des orbes magnifiques d'un bleu azur qui dénotait considérablement avec le teint blafard qu'il possédait et les longs cheveux noirs qui ondulaient jusqu'au milieu de son buste. Il paraissait terriblement bien apprêté et richement habillé. Si, sans conteste, on pouvait remarquer la beauté singulière de l'homme, l'intérêt était rapidement rapporté à l'éclat d'intelligence qui était soulignée à l'intérieur de son regard.

Le directeur fendit un soupir de contrariété.

- Monsieur Bellefroid, vous aurez l'amabilité d'attendre à l'extérieur si vous voulez être reçu. Vous conviendrez que je suis pour l'instant occupé avec l'une de mes élèves.

Le timbre était placide et n'acceptait aucun détour, cependant, l'homme n'eut pas l'air de s'en satisfaire. À la place, il lui offrit un regard furibond avant d'hausser quelque peu la voix :

- C'est la jeune fille, n'est-ce pas ? C'est la sorcière ?

C'était la première fois qu'on me nommait de façon comme si j'étais une entitée déshumanisée. Je m'éclaircissais la voix pour assentir, lorsque que simultanément, Wyatt Van Goetsenvoen démentit mes paroles. En une forme diapason, mes prunelles cobalt dardèrent le directeur d'un mauvais regard alors qu'il semblait m'offrir la même animosité.

- Monsieur Van Goetsenvoen, vous faites une terrible erreur. Vous n'avez pas voulu m'écouter hier soir et pourtant...

Le directeur gronda entre ses lèvres, semblant perdre patience.

- Oh ça suffit, je vous prie ! Épargnez-moi vos apartés spéculatifs...

- Comment pourrais-je me taire ? Lorsque vous renvoyez cette élève, vous lui dites que le fait de cacher ses pouvoirs et l'objet de son identité est plus importante que son éducation. Lorsque vous la renvoyez pour cette raison, vous lui dites que c'est plus important que les humains aient un environnement de travail sans « distraction » comme si elle n'était qu'un objet de loisir qui ne parcourait pas les es dans ce même objectif. Lorsque vous la renvoyez pour ce motif, vous lui dites que l'enseignement des humains est plus important que ceux des sorciers. Au lieu de blâmer les sorciers et leur incapacité à cacher ce qu'ils sont, éduquez vos humains à ne pas utiliser les sorciers comme bête de foire, bon sang !

Ma silhouette semblait comme clouée par la véracité de ses propos. Son éloquence, la colère de sa voix, l'injustice qu'il portait haut et fort me laissait sans parole. Malgré mon hébétement, je sentais gonfler en moi un sentiment de reconnaissance.

- Qui êtes-vous pour me parler de la sorte ? Ministre de l'éducation ? Monsieur Bellefroid le fait que votre frère soit Gouverneur ne vous autorise en rien à me parler de la sorte ! Miss Bonaccord ? Que faites-vous encore ici ? Il me semble que nous avions fini, vous n'avez plus rien à faire ici. 

Prise d'un soubresaut, je décampais, l'esprit entièrement chamboulé.

 

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